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dimanche 1 mai 2016

La faute de l'abbé Mouret

« À cette heure, il ne semblait plus avoir de chair, le poil lui était honteusement tombé, toute sa virilité se séchait  sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe » La faute de l'abbé Mouret, Émile Zola.

Rue McGill College, Montréal, 1996
Ce roman est le cinquième de la fresque colossale des Rougon-Macquart, faisant suite à La conquête de Plassans. Traitant du combat intérieur entre ce que l'on croit être le bien et le mal, dans un décor de jardin d'Eden, la lecture de cet ouvrage pourra sembler fastidieuse à qui déteste la religion... et la botanique !

Serge Mouret est ordonné prêtre à l'âge de 25 ans et il choisit comme paroisse, le petit village des Artaud, à quelques kilomètres de Plassans, sa ville natale. Sa vocation n'a pas été inspirée par la gloire ou le pouvoir, mais par la soif d'une vie pure et détachée des vicissitudes matérielles. Il sublime son désir dans un amour céleste qu'il voue à la Vierge Marie et dans une vie asséchée par les mortifications. Cet ascétisme le conduit à la maladie et c'est son oncle, le Docteur Pascal, qui le sortira de son sacerdoce mortifère pour le mener au Paradou, auprès de Jean Bernat, vieil homme athée et proche de la terre et de sa nièce âgée de 15 ans, Albine, semblable à une fleur en bouton.


Outremont, Montréal, 2015
Le Paradou est un grand domaine laissé à l'abandon. Symbole du jardin d'Eden, la végétation vibre à l'unisson avec les éléments... « à certaines heures de nuages d’encre, les arbres tordus craquaient, la terre laissait traîner ses herbes sous l’averse, comme des cheveux de noyée »... « au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée, le matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs de son oreiller ». Les descriptions de ces jardins sont luxuriantes et feuillues, et Zola égraine dans ces lignes la liste complète des espèces horticoles.

Albine est une enfant sauvage et recluse, que la société n'a pas abîmée. Elle prend soin de Serge et lui apprend à goûter le soleil, à s'offrir à la caresse du vent ou au parfum des roses... « Tu viens du jardin! Tu viens du jardin! Répétait-il, ravi. Je le savais. Quand tu es entrée, tu avais l’air d’une grande fleur… Tu m’apportes tout le jardin dans ta robe ». Se développe entre eux un attachement, qui fleurit en désir... « Ils ne cherchaient plus qu’à rapprocher leur visage pour se sourire de plus près » ... et trouve sa quintessence dans l'acte physique... « Les roses avaient leur façon d’aimer. Les unes ne consentaient qu’à entrebâiller leur bouton, très timides, le cœur rougissant, pendant que d’autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées, folles de leur corps au point d’en mourir ».

Mile-End, Montréal, 2015
Frère Archangias enlève l'abbé Mouret des bras du Paradou pour le rendre à sa paroisse. Commence alors pour Serge un combat intérieur entre le désir et l'appel de Dieu. Entre une vie moussue comme une rose, pleine d'épines et de parfums, et une vie froide, lisse et tracée, l'abbé choisira celle qui lui semble la plus facile : la paisible rectitude. Albine se donnera la mort, voyant son amant entre les bras de Dieu pour toujours.

Construit sur un contraste permanent, ce livre étale le plaisir le plus fleuri et l'ascétisme le plus strict, les instincts de la terre et l'appel du ciel, les douces caresses d'Albine et l'impassible visage de la Vierge Marie, la luxuriance du Paradou et l'humidité glaciale de l'église. J'y ai lu les plus belles pages d'amour, céleste et physique.












dimanche 22 mars 2015

La peau de chagrin

« J’ai tout obtenu parce que j’ai tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de voir; car voir, c’est savoir ! » La peau de chagrin, Honoré de Balzac


Publié en 1831, le roman La peau de chagrin fait partie de l'oeuvre de Balzac intitulée la Comédie humaine.

Ce conte fantastique relate la vie de Raphaël de Valentin, jeune homme ruiné qui échangea sa vie contre la réalisation de tous ses désirs. La peau de chagrin est le talisman dont il fit l'acquisition chez un antiquaire, alors qu'il attendait le moment propice de se jeter dans la Seine. À chacun de ses désirs, la peau rétrécissait jusqu'au jour où réduite à rien, Raphaël perdit la vie. 


Rue d'Aligre (Paris, 1996)
Les désirs tuent. Est-ce la conclusion qu'il faut tirer de ce roman ?


Ainsi Raphaël désira un somptueux banquet digne des libations grecques, se terminant par une démoniaque orgie. Il fut invité le soir même chez un amphitryon prodigue, par un ami qu'il croisa par hasard sur les bords de la Seine. Raphaël désira deux cent mille livres de rente. Il reçu un héritage d'un oncle éloigné qui fit de lui un multi-millionnaire. Et chaque fois, la surface de la peau diminuait. Alors pour préserver sa vie, Raphaël s'enferma dans son château et demanda à ses serviteurs de combler ses moindres désirs avant même qu'il put les formuler. Seul, menant une existence absurde et amère, conscient des pouvoirs qu'il avait sans les avoir utilisés à bon escient, Raphaël dépérit. Puis il trouva l'amour.

Et l'amour le précipita dans la mort.

Prague (2007)
Est-il préférable de vivre intensément moins longtemps, consumé par les désirs et les passions ? ou vivre une existence longue, mais fade et monotone ? Est-il nécessaire de satisfaire tous ses désirs pour être heureux ? Et pourquoi avons-nous tant de désirs ? Telles sont les questions que l'on se pose en refermant ce roman, questions auxquelles l'auteur ne répond pas...

Pour moi, une vie sans désir est comme une rose du Bengale, sans épine et sans parfum. Mais le désir est effrayant. Et derrière toute peur se cache un désir. La satisfaction du désir, c'est-à-dire le plaisir, dépend de notre aptitude à accepter la souffrance. Celui qui a peur de souffrir, aura également peur du plaisir. Désir, passion, plaisir sont l'énergie de la vie, sa force vitale, mais sont indissociables de la souffrance, tout comme la lumière est indissociable de l'ombre.

vendredi 20 février 2015

La reine Margot

« Être reine, être forte, être jeune, être riche, être belle et souffrir ce que je souffre… oh ! c’est impossible. » La reine Margot, Alexandre Dumas


New York (2014)
Je me demande pourquoi la lecture de « La reine Margot » d'Alexandre Dumas n'est pas obligatoire dans les écoles. Il aurait alors été impossible d'oublier cette importante période de l'histoire de France : la nuit de la Saint-Barthélemy, la mort de Charles IX et les méfaits de Catherine de Médicis pour empêcher le roi Henri III de Navarre d'accéder au trône de France. 


Peut-être ai-je encore à l'esprit le film intense et magnifique de Patrice Chéreau. Isabelle Adjani y était époustouflante de beauté et de sensualité et tout au long de ma lecture, son visage d'albâtre n'a cessé de me poursuivre.

Le mariage de Marguerite de Valois, soeur du roi Charles IX, et de Henri III de Navarre est célébré le 18 août 1572 à Paris dans le but de sceller la paix entre catholiques et protestants. En réalité, il s'agit d'un complot pour attirer les huguenots sur le territoire des catholiques et les avoir ainsi à portée de main pour mieux les contrôler. Dans la nuit du 24 août 1572 (nuit de la Saint-Barthélemy), d'atroces massacres sont menés par les catholiques contre les protestants. Le couple princier, à défaut d'amour, restera uni dans sa lutte contre les multiples conspirations qui ne cesseront de se fomenter contre Henri de Navarre, et les protestants.



Versailles (2012)
L'ennemi principal de Henri de Navarre est Catherine de Médicis à qui on a prédit, selon le roman, l'accession de Henri de Navarre, un Bourbon, au trône de France. La reine mère veille à ce que ce trône reste entre les mains des Valois, c'est-à-dire ses fils : Charles IX, puis le duc d'Orléans (devenu duc d'Anjou) et enfin, le duc François d'Alençon.

Malgré les manigances souvent dangereuses de la reine Catherine, Henri III de Navarre parvient à échapper à tous les pièges, en particulier grâce à l'amitié qui le lie avec Charles IX. Ce dernier accorde davantage sa confiance à Henri de Navarre qu'à ses frères qu'il soupçonne, à juste titre, de vouloir lui voler le trône. C'est la raison pour laquelle Charles IX éloignera le duc d'Anjou en le faisant roi de Pologne, et donnera la Navarre, que Henri lui a cédée, au duc d'Alençon.


Jardins du Trianon (2012)
La santé de Charles IX se détériore. Selon le roman, Charles IX serait mort empoisonné à l'arsenic en feuilletant un livre de chasse que la reine Catherine avait offert à Henri de Navarre après l'avoir enduit de poison. Profitant de l'éloignement du duc d'Anjou en Pologne, le duc d'Alençon tentera de prendre le pouvoir à la mort du roi. Catherine de Médicis déjoue la conspiration et le duc d'Anjou devient alors Henri III de France. C'est ainsi que s'achève le roman.

Henri de Navarre montera sur le trône de France en 1589, devenant ainsi Henri IV, après que Henri III, devenant ainsi le premier roi de la branche de Bourbon à régner. 

Dans ce roman, il y a aussi les amours de Marguerite avec le comte de la Môle, protestant intrépide qui se distingue par son courage et son amour. Et également celles du comte Annibal de Coconnas, catholique haut en couleur devenu grand ami de la Môle, avec Henriette de Nevers. Les deux amis mourront décapités en place de Grève, accusés de la mort de Charles IX.

Une passionnante page d'histoire dans laquelle l'aventure, l'amour, la politique et l'humour se fondent dans une exquise harmonie.

lundi 2 février 2015

Le monde d'hier. Souvenirs d'un Européen.

« Si bizarrement, si absurdement que notre chemin semble s’écarter de nos vœux, il finit pourtant toujours par nous ramener à notre but invisible. » Le monde d'hier, Stefan Zweig


Entrefilet du journal Le petit parisien paru le 26 février 1942
(Source : wikipedia)
Ce récit autobiographique, rédigé par Stefan Zweig à partir de 1934, alors que l'auteur juif autrichien et son épouse sont en exil en Angleterre puis au Brésil, sera publié en 1944. Le manuscrit a été posté à l'éditeur un jour avant le suicide des deux époux, en février 1942.

Je connaissais cet écrivain par ses célèbres romans et ses biographies, dans lesquels se retrouvent le raffinement et l'élégance viennoise. Je pris donc un intérêt particulier à la lecture de cet ouvrage qui porte un regard instruit sur la première moitié du XXe siècle. C'est également l'occasion pour l'écrivain de décrire son parcours littéraire et expliquer sa conception de l'écriture. 


Baden Baden (juillet 2009)
Le récit est organisé selon la chronologie des événements. On y découvre le charme suranné de l'époque d'avant la première guerre mondiale, où la sécurité est le moteur qui fait tourner paisiblement cette vie douce et réglée. Le pouvoir est entre les mains de la bourgeoisie libérale, l'autorité n'est pas remise en question et le respect, l'honneur et l'honnêteté sont les valeurs dominantes. Ce terreau fertile nourrit une jeunesse affamée d'art et de beauté, occupations réservées à ceux qui n'ont pas à craindre le lendemain. C'est ainsi que Stefan Zweig découvre, alors adolescent, les joies de la littérature, de la poésie et du théâtre.

Les fondations solides de l'empire sont cependant secouées par les mouvements socialistes qui commencent à faire irruption en Autriche au début du siècle. La société autrichienne sort imperceptiblement de son long sommeil et le changement est en marche.

Stefan Zweig, devenu étudiant en philosophie à l'université de Vienne, publie son premier recueil de poèmes chez la maison d'édition la plus en vue à l'époque et collabore à des journaux prestigieux. Il a 20 ans, nous sommes en 1901. Il entame également sa vie de nomade, voyageant à travers l'Europe pour rencontrer d'autres écrivains et découvrir un monde différent de celui dans lequel il vit. Il fait ainsi la connaissance de Peter Hille à Berlin, Émile Verhaeren à Bruxelles (dont Stefan Zweig traduira les poèmes), Léon Bazalguette, Rainer Maria Rilke, Auguste Rodin, Paul Claudel, Jules Romain, Romain Rolland (qui restera un grand ami de Stefan Zweig) à Paris, W. B. Yeats à Londres. Il visite l'Italie, l'Espagne, la Hollande. Après ses études, il signe un contrat avec la maison d'édition allemande Insel-Verlag avec laquelle il travaillera pendant plus de trente ans. D'autres voyages outre-mers suivront, l'Inde, l'Amérique, l'Afrique, qui lui feront réaliser combien il reste attaché à la Vieille Europe.


Oberammerrau (juillet 2009)
En plus des détails biographiques, l'auteur donne d'intéressantes descriptions du contexte historique, social et économique qui a conduit les nations dans le gouffre de deux guerres mondiales. Il décrit notamment l'insouciance et la désinvolture qui ont précédé l'annonce du premier conflit. Personne ne soupçonnait alors l'ampleur que pourrait prendre cette guerre dans une Europe si paternaliste. La première guerre mondiale fut le séisme apocalyptique qui acheva le déclin de l'empire déjà fragilisé par l'évolution des mentalités. 


Oberammerrau
Le vernis des convenances étant craqué, les pensées et les mœurs allaient bouger plus librement. L'auteur décrit l'entre-deux guerre comme une période d'euphorie, voire de folie, portée par les progrès industriels. Il achète une propriété à Salzbourg et connaît la gloire. Il continue de voyager, notamment en Russie, « A côté de quelques automobiles rutilantes, les istvochicks barbus et crasseux fouettaient leurs maigres petits chevaux avec des paroles caressantes qui faisaient un bruit de baisers ». L'inflation dans laquelle tombera l'Autriche, et surtout l'Allemagne, sème cependant les graines d'un second conflit, arrosées par des courants fascistes nés en Italie dans les années 20, puis exacerbés en Allemagne dans les années 30. 

À travers cet ouvrage, l'auteur insiste particulièrement sur sa neutralité politique, constante à travers les années malgré la partisanerie de nombreux confrères. Il exprime également son désir de voir une Europe unifiée mettre ses forces et ses talents dans la créativité artistique et scientifique. Il décrit avec lassitude ses vains efforts pour essayer d'enrayer les conflits. La fin de ce récit est pleine de l'amertume d'un homme qui ne demandait qu'à cueillir la beauté du monde pour en composer des bouquets littéraires. Impuissant devant tant de barbarie, l'écrivain raffiné n'a pu accepter la violence de ses contemporains. Son suicide, le 26 février 1942 au Brésil, semble la réponse la plus altière qu'il pouvait donner à des actes qui venaient contredire les hautes ambitions qu'il avait pour son époque.   

vendredi 30 janvier 2015

Thérèse Raquin

« Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin, la même journée vide. » Thérèse Raquin, Émile Zola


Rue McGill College, Montréal (Photo Diane S. 1996)
J'avais 16 ans lorsque j'ai lu Thérèse Raquin pour la première fois. Et je ne suis pas surprise aujourd'hui que ce livre ne m'est laissé qu'un souvenir vague et opaque. La fraîcheur de mon adolescence était certainement imperméable aux vices et aux souffrances racontés par Émile Zola dans ce roman.

Publié en 1867, avant la série des Rougon-Macquart, ce livre conte l'histoire sordide d'un couple, Thérèse et Laurent, rongé par le remords jusqu'à la mort.

Thérèse est la nièce de Madame Raquin, que cette dernière a recueillie car son frère ne pouvait la garder. Du sang oriental coule dans les veines de Thérèse, enfant farouche et fougueuse. Camille, le fils de Madame Raquin, est un enfant fragile, qui sent le malade et que sa mère couve d'une étouffante protection. Thérèse contient alors sa nature sanguine pour satisfaire les caprices maternels de sa tante.


Petite Italie, Montréal (Photo Diane S. 2014)
Les enfants grandissent dans ce terreau mal aéré, anémiés de soleil, nourris de potions et de remèdes, carencés de vie. Ils atteignent l'âge nubile, sont mariés par habitude d'être ensemble, et la vie s'écoule dans une petite mercerie que Madame Raquin a achetée dans une ruelle sombre et humide de Paris, à la demande de Camille.

Camille est un petit employé de bureau. Un soir, il rentre accompagné de Laurent, vague ami d'enfance qu'il a retrouvé par hasard à son travail. Laurent prend l'habitude de venir chez les Raquin. Laurent est un homme, et ses mains puissantes, son large cou, ses muscles saillants plongent Thérèse dans une fascination dont ses sens se sont emparés. Laurent et Thérèse deviennent amants, Thérèse par un appétit dévorant d'amour et de passions, Laurent par ennui, par défi peut-être.


Détail de la Sagrada Familia
Barcelone (Photo Diane S. 2002)
Les mois passent et les amants deviennent inséparables. L'un et l'autre ont besoin de leurs caresses. Leurs fantasmes les conduisent à imaginer le meurtre de Camille. Un dimanche, à l'occasion d'un tour en barque sur les bords de la Seine, Laurent noie Camille sous le regard de Thérèse.

Le meurtre ne sera jamais découvert par la police, qui croit à un accident. Madame Raquin, effondrée de douleur, trouve en Thérèse et en Laurent le réconfort dont elle a besoin pour continuer à vivre. Elle chérit les meurtriers de son fils et, sous les manipulations machiavéliques du couple, offre Thérèse en mariage à Laurent, avec toutes ses économies. 


Détail de la Sagrada Familia (Photo Diane S. 2002)

Les amants ne peuvent cependant pas profiter de leur crime et goûter les délices de la passion qui les avaient conduits au meurtre. Sans cesse, le spectre du noyé surgit entre eux et le couple se déchire dans une haine hideuse sans parvenir à se débarrasser de l'angoisse qui les ronge. 

Madame Raquin devient paralysée, même les muscles de son visage ne lui permettent plus d'articuler un mot, « elle gisait dans un fauteuil, comme un paquet, comme une chose... Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d’une main, comme d’une bouche, pour demander et remercier… rien n’était plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce visage mort ». Elle assiste, impuissante, à l'immonde déballage du crime, aux crises de nerfs de Thérèse et de Laurent, aux coups violents qu'ils se donnent, dans la salle à manger triste et humide qui sent le moisi.  Et elle attend que la vie la venge, en regardant les meurtriers s'auto-détruire moment après moment. Et sous les yeux secs de la vieille Madame Raquin, « Laurent et Thérèse échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait ».

On ressort de ce roman courbaturé des coups que la violence de l'âme peut donner. Le style réaliste et mélodique de Zola sait heureusement apaiser les douleurs, d'un baume rafraîchissant. J'ai pour Zola une admiration sans limite que chacun de ses livres nourrit indéfectiblement.

samedi 11 octobre 2014

Demian

« L’amour ne doit pas prier, dit-elle, mais il ne doit pas exiger non plus. L’amour doit être assez puissant pour devenir une certitude. Alors, au lieu d’être attiré, il attire. Sinclair, votre amour est attiré par moi. S’il m’attire un jour, je viendrai. Je ne veux pas faire de cadeaux, je veux être conquise. » Demian, Herman Hesse

Remparts de Saint Malo (Photo Diane S. 2014)

Publié en 1919 sous le pseudonyme d'Émil Sinclair, ce roman de Herman Hesse retrace la jeunesse de l'auteur et ses difficultés existentielles. J'ai relu ce livre au cours d'un récent séjour en France, parce qu'il se trouvait dans ma bibliothèque de jeune fille. 

Dans sa quête existentielle, le jeune Sinclair traverse, à la manière du Bouddha, des moments de vie bariolés, alternant une discipline d'ascète, la débauche estudiantine, la dévotion à des figures idéalisées, des études ésotériques. Guidé sur son chemin par des amis-étoiles qui s'appellent Demian, Pistorius, Béatrice et Ève, le jeune homme part à la recherche de lui-même. 

« Mon but n'était pas le plaisir, mais la pureté. » 

Réveillée alors de l'ennui que suscitait ma lecture, je me suis mise à l'affût des fils d'Ariane dont l'auteur a tissé son histoire. 


« La vraie mission de chaque homme : parvenir à soi-même (…) et vivre sa destinée complètement. » 
Cette mission, nous ne la choisissons pas. Il ne nous appartient pas non plus de la juger. Là où tant de monde se fourvoie en s'appropriant des images de l'extérieur comme étant leurs, Sinclair nous exhorte à rester fidèle à nous-mêmes, malgré nos différences et nos incertitudes. Et la peur ? Elle ne s'infiltrera que si nous sommes en désaccord avec nous-mêmes. 

« Vous devez renoncer à ces désirs, ou les désirer vraiment. »

Photo Diane S. 2014
Être entier, sans calculs, sans lucidité, peu importe nos doutes. Cette naïveté passionnée protège nos élans, en les éloignant de l'hésitation mesquine qui abîme. 

J'étais bien loin de comprendre tous ces messages, lorsque j'ai lu ce livre pour la première fois. Pourtant, je me souviens d'y avoir puisé une force qui m'a permis de vaincre la peur de partir. Puis, j'ai oublié. 

Et aujourd'hui, à une nouvelle croisée des chemins, me laissant grignoter par la peur, ce livre s'offre de nouveau à moi, comme un de ces messages cachés dans un biscuit chinois. Des messages anodins à qui nous trouvons pourtant toujours un sens, puisque tout est le reflet de ce qui est déjà en nous.

vendredi 3 octobre 2014

La Curée

« Tout le Bois frissonnait et riait sous le soleil »
La Curée, Émile Zola


C'est le Paris des cocottes que décrit Zola dans La curée, le deuxième volume de la série Les Rougon-Macquart. Publié en 1871, ce roman brosse à coup de plume impitoyable le portrait du Paris débauché du second Empire.

Avenue Montaigne, Paris. (Photo Diane S. 2010)
Profitant des grands travaux menés par le baron Haussmann et de la fortune personnelle de sa seconde épouse qu’il n’hésite pas à ruiner, Aristide Saccard, un spéculateur immobilier s’enrichit démesurément. Le couple habite un hôtel particulier qui donne sur le parc Monceau, tapageusement décoré, « Le grand salon allongeait maintenant (…) son tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s’ouvraient, sous l’égouttement de lumière tombant du cristal des lustres. ». Zola décrit minutieusement la métamorphose d’un Paris qui profite à une horde affamée d’hommes d’affaires sans scrupules, un Paris semblable à une de « ces sociétés qui poussèrent comme des champignons empoisonnés sur le fumier des spéculations impériales ». Nos scandales d’aujourd’hui sont bien timides en comparaison des abus d’alors…

Les appétits féroces de ces hommes d’affaires ne se contentent pas seulement d’argent et de pouvoir. Les femmes et le plaisir sont le raffinement qui aurait manqué à leurs libations. Au milieu de cette odeur d’asphalte et de plâtre, Paris sent aussi le musc et la violette. La délicatesse des divertissements maquille à grand peine la débauche de cette société boulimique qui distille dans Paris, un air chargé de désir et de lassitude… « des éventails battaient lentement, comme des ailes, jetant à chaque souffle, dans l’air alangui, les parfums musqués des corsages. »

Dans cette atmosphère légère, Renée, la seconde et jeune épouse d’Aristide Saccard, partage ses journées oisives avec le fils de celui-ci, Maxime. Renée, d’un tempérament fantasque et provocateur, déguise l’ennui de sa vie en de multiples folies, généralement coûteuses, et qui la font briller en société. Cet éclat retombant en pluie d’or sur Saccard, celui-ci, loin de s’opposer à ses extravagances, les encourage. « (Renée) portait, sur une robe de soie mauve à tablier et à tunique, garnie de larges volants plissés, un petit paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve (…) Ses étranges cheveux fauve pâle, dont la couleur rappelait celle du beurre fin, étaient à peine cachés par un mince chapeau orné d’une touffe de roses du Bengale ».

Jardin du Luxembourg (Photo Diane S. 2012)
L’amitié complice qui lie Renée et Maxime, sensiblement du même âge, se fond dans les pages du roman, tant elle est naturelle. Les deux enfants, naïfs, jouisseurs, dépensiers, n’entendent rien aux affaires. Tandis qu’Aristide Saccard échafaude des plans machiavéliques pour engranger d’incroyables profits, Renée et Maxime s’habillent chez Worms, se promènent au Bois en Tilbury et vont souper au café Riche après le théâtre. Et c’est là que, un soir où l’air de Paris était particulièrement suave, leur ennui lascif s’est échoué sur les rives du plaisir, entremêlé. Maxime et Renée sont devenus amants. Les scènes les plus sensuelles, c’est dans ce roman que je les ai lues, dans la serre que Vadim avait si magnifiquement mis en scène dans son film « La curée ». « Mais il était un lieu, dont Maxime avait presque peur, et où Renée ne l’entraînait que les jours mauvais, les jours où elle avait besoin d’une ivresse plus âcre. Alors, ils aimaient dans la serre. C’était là qu’ils goûtaient l’inceste. »

Cette liaison rassasia la fringale affective de Renée un court moment. Mais son vide intérieur continuait de se creuser, à son insu. Il lui fallait plus, ses appétits devenaient démesurés. Et Maxime, ce jeune homme mou, sans ambition, n’était pas en mesure de satisfaire les caprices de sa maîtresse. Aussi, le jour où son père lui proposa un mariage d’affaires avec une riche héritière, accepta-t-il. Ce fût aussi le jour où l’idylle entre le fils et l’épouse fût dévoilée au père. Et parce que René avait besoin d’argent et qu’elle acceptait de signer un acte de vente à son désavantage, elle fût pardonnée par Saccard qui partit, bras dessus, bras dessous avec son fils, rejoindre la fête costumée qu’ils donnaient ce jour-là. Les deux marionnettes de Saccard furent ainsi séparées et Renée, ruinée, à la merci de son époux véreux, mourut d’une méningite l’année qui suivit. Seule.

Ce roman est moderne. Son style à la fois flamboyant, voluptueux et élégant nous emmène dans l’éclat des soirées parisiennes, où les cœurs vides se nourrissent du scintillement de la coquetterie, du luxe et du plaisir. Et le réalisme avec lequel Zola décortique le plaisir, étalant son raffinement dans un Paris en pleine effervescence, m’a touchée droit au corps….



mardi 26 août 2014

Katia

« Est-ce que je n'ai pas raison, moi aussi, quand je m'ennuie, quand partout je sens le vide, quand je veux vivre, me mouvoir, ne pas rester toujours au même endroit et ne pas sentir le temps marcher sur moi ? » Katia, Léon Tolstoï

Marianna Mikhaylyan. La ballerine
Ce roman, publié en France en 1888, est le journal simple et frais d'une jeune fille. Comment Tolstoï, qui en est l'auteur, peut-il connaître à ce point l'âme des femmes ? Toute la sensibilité de cette jeune fille transpire dans ce petit livre délicat et raffiné comme une fleur. L'histoire est simple et rappelle celle de Lévine et Kitty dans Anna Karénine. 

À la mort de sa mère, Katia vit dans la campagne russe avec sa sœur Sonia et sa gouvernante Macha. L'ennui y est lourd, et la jeune fille, consciente de sa beauté, regrette de ne pouvoir l'offrir au monde. Elle tombe alors dans une mélancolie que l'arrivée de Serge Mikaïlovitch, un voisin et ami de la famille, réussit à éteindre. Serge a 20 ans de plus que Katia, qui a alors 17 ans.

Les raisons de l'amour qui naît entre les deux êtres sont obscures. Katia est-elle le souvenir de son père avec qui Serge a été si ami ? Sa jeunesse est-elle un fruit auquel on ne peut résister ? Serge est-il le seul homme que Katia connaisse ? Voit-elle en lui celui qui lui ouvrira les portes du monde ? Katia croit que son amour pour Serge est sincère et décrit dans son journal les emportements de son cœur avec une délicieuse pureté.

Le mariage a finalement lieu et Katia emménage dans le domaine de son nouvel époux, en présence de sa belle-mère. Les hivers sont aussi longs et ennuyeux qu'ils l'étaient dans la demeure de son enfance et Serge comprend que cette jeune fille doit découvrir le monde, s'y montrer et en goûter les délices, aussi factices soient-ils. Le couple emménage alors à Saint Pétersbourg, et Katia fait ses débuts dans la société.

« ... je savais que j’étais jolie, le temps était superbe, je ne sais quelle atmosphère de beauté et d’élégance m’enveloppait ». C'est dans cette ambiance ruisselante de luxe et de mondanités que Katia se sent enfin vivre pour la première fois. La maternité ne l'éloignera pas du plaisir des fêtes et le couple perd subrepticement la complicité si naturelle qui s'était établie entre eux alors qu'ils vivaient à la campagne. Mais par amour pour sa femme, Serge consent à rester dans cette ville qu'il n'aime pas, sans rien dire.



Lisbonne (Photo Diane S. 2011)
Katia virevolte comme un papillon dans la lumière des lustres et des honneurs. Et elle voit avec tristesse que leur amour a changé. Serge semble s'être résigné. Les quelques tentatives qu'elle fait pour lui parler avec sincérité restent vaines. Serge et Katia acceptent que leur amour n'ait plus la ferveur des débuts et reconnaissent qu'une autre forme d'amour s'est développée, moins flamboyante, mais plus nourrissante. Il n'y a alors plus rien à raconter et le journal se termine sur l'image d'un bonheur tranquille, en famille, à la campagne.


Le thème de la passion est cher à Tolstoï qui l'a abordé amplement dans Anna Karénine. Pour Tolstoï, une vie de famille équilibrée apporte la sérénité qui suffit seule au bonheur. La passion est un feu d'artifice destructeur qui ne laisse sur son passage que les cendres des âmes qui l'ont vécue. 

vendredi 11 juillet 2014

Le Loup des steppes


« Mais alors, qu’est-ce qui compte?

C’est de faire de la musique, monsieur Haller; aussi bien, aussi souvent et aussi intensément que possible. » 
Le loup des steppes, Herman Hesse

Versailles (Photo Diane S., 2012)
Publié en 1927, ce roman initiatique, censuré par les nazis, est l’œuvre la plus importante de Herman Hesse. J’avais 28 ans lorsque j’ai lu ce livre la première fois. Rêvant d’une vie d’aventure mais ne sachant ni n’osant lui insuffler un grain de folie, Le loup des steppes avait été un catalyseur de force vitale. Mais au-delà de la dimension initiatique, ce roman se distingue par l’élégance absurde et psychédélique de ses images. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis replongée dans le petit théâtre magique du Loup des steppes.

Harry Haller est un écrivain célèbre fortement controversé, approchant la cinquantaine. Désabusé par la société moderne qu’il trouve abêtissante et la montée du nationalisme qui conduit l’Allemagne vers une seconde guerre, il se retire en lui-même. Ses habitudes de vieux loup solitaire le distance de ses concitoyens, mais l’éducation bourgeoise qu’il a reçue reste gravée dans son âme. Il se dépeint donc comme un personnage à double facette dont il ne parvient pas à conjuguer harmonieusement les penchants opposés. Le suicide lui semble être l’unique solution à la hauteur de ses ambitions pour répondre à sa souffrance.

Un soir qu’il buvait sa solitude dans les bars, il rencontre Hermine à l’Aigle noir. Cette jolie courtisane parle directement à son cœur, comme une sœur spirituelle, distillant ainsi quelques gouttes de vie dans l’âme sclérosée de Harry. Une amitié se tisse entre les deux êtres, dont la solitude commune s’exprime de manière opposée. L’intellectuel Harry apprend avec la sensuelle Hermine, à vivre avec son corps. La charnelle Hermine qui aime danser et manger apprend avec l’érudit Harry, la finesse de l’esprit. C’est ainsi que Harry passe de nombreuses soirées dans les boîtes de jazz à danser au rythme d’une musique qu’il méprisait pourtant jadis et à trouver un plaisir éphémère dans les bras de jolies femmes.

Mais le loup sauvage et méfiant à l’égard de tout ce qui est moderne et gai reste tapi en lui, guettant la moindre brèche de nostalgie pour déchiqueter ce bonheur nouveau et superficiel.

Bavière (Photo Diane S. 2009)
Les nouveaux amis de Harry, Hermine et Pablo le musicien, vont l’amener à casser son Ego. L’Ego, c’est le Moi d’apparat, la personnalité que nous tenons fermement à incarner (« Il faut s’efforcer d’être ce que l’on veut paraître » Cocteau), et qui devient une prison dans laquelle le Moi réel est enfermé. En préliminaire à cette expérience initiatique, Harry doit se rendre à un bal masqué, fête grotesque et désordonnée comme un tableau de James Ensor dans lequel le plaisir et la couleur ont remplacé le lugubre. Absorbé par les miasmes de cette foule heureuse papillonnant au rythme de la musique, Harry plonge corps et âme dans cette marée humaine, se débarrassant ainsi malgré lui de son encombrante rigidité. Il est alors prêt pour entrer dans le petit théâtre magique, « réservé aux insensés, et dont l’entrée lui coûtera la raison ».

Quelques bouffées de drogue suffirent à conduire les trois amis dans ce théâtre où chaque loge abritait un épisode de vie derrière un nombre infini de portes au titre insolite. Mais avant d’ouvrir une porte, Harry fut invité à se regarder dans un miroir de poche duquel il vit des milliers de petits Lui, tous différents, sortir avec empressement pour gambader dans le théâtre. Harry se mit à suivre ces aspects de sa personnalité et se trouva ainsi embarqué dans d’absurdes aventures cachées derrière les portes, dignes des rêves les plus alambiqués. Des images fantastiques et élégantes, sans autre logique que de montrer l’éclatement de la personnalité et l’éclectisme de la vie. La vie est le reflet de ce qui est en nous. Un esprit étriqué conduira à une vie étroite et monotone. Un esprit libéré des préjugés et avant tout, de lui-même, prêt à vivre dans l’incertitude et l’inconfort, prêtant attention aux subtilités de l’existence, humble et généreux, simple et authentique attirera une vie à son image. C’est ainsi qu'un monde de possibles s’ouvre devant nous, prêt à être cueilli.

lundi 23 juin 2014

Le bal du comte d'Orgel

« Il se réveilla, barbouillé de mélancolie »
Le bal du comte d'Orgel
, Raymond Radiguet

San Francisco ( photo Diane S. 2009 )
Paru en 1924, peu de temps après la mort de son auteur, Le bal du comte d’Orgel est le deuxième roman de Raymond Radiguet. Son premier roman, Le diable au corps, a remporté un succès que le Bal ne connaîtra qu’à sa parution. Raymond Radiguet était un prodige et il mourut à l’âge de 20 ans. Son ami très intime, Jean Cocteau, finalisa la révision du Bal, avec l’aide de Joseph Kessel, pour en permettre la publication. Ce qui donna matière à une large polémique autour de la part réelle que prit le célèbre écrivain dans la confection de ce roman.
Le bal est un roman mondain, qui ne m’a laissé dans son sillage qu’un élégant parfum du Paris des années 20, vu par la noblesse. Une ambiance vaporeuse comme un nuage, douce comme une caresse. Et une écriture sèche, tissée de certitudes qui semblent incongrues lorsqu’on les sait écrites par un jeune auteur de 20 ans. La trame de ce roman est une histoire d’amour platonique entre la comtesse Mahaut d’Orgel et le jeune étudiant François de Séryeuse, « sans savoir que leurs pensées s’enlaçaient ». Ce dernier s’est récemment lié d’amitié avec le couple que forment Mahaut et Anne d’Orgel.

San Francisco ( photo Diane S. 2009 )
François tait son amour pour ne pas risquer cette précieuse et récente amitié qu’il voue au comte Anne d’Orgel. Le comte est un personnage caricatural, ne s’occupant que de futilité, plus habile à paraître qu’à être… « En proie à une véritable surprise, le comte d’Orgel se taisait. Car il n’était habile à exprimer que ce qu’il n’éprouvait pas ». Et dans son ombre, évolue Mahaut d’Orgel, issue d’une très grande famille de la Martinique. Mahaut incarne la volupté des îles… « Mahaut sortit la glace qu’elle consultait, non par coquetterie, mais comme une montre, pour savoir s’il était l’heure du départ », la passivité aussi…« Madame d’Orgel attendait que son mari se décidât à rompre le silence, pensant qu’il ne lui appartenait point à elle de le faire. »

À l’instar de la Princesse de Clèves, Mahaut d’Orgel cèdera à la facilité de confier à son époux, l’amour qu’elle éprouve pour François. Mais contrairement au Prince de Clèves, qui mourra de cet aveu, le comte d’Orgel ne croira qu’à un malentendu et poursuivra sa vie de plaisirs mondains, ne voulant pas être dérangé dans ses certitudes, ni dans sa vanité.

Tout comme Le ravissement de Lol. V. Stein, Le bal du comte d’Orgel appartient à ce type de romans légers et élégants dont le titre magnifique contient à lui seul toute la musicalité de l’œuvre, et toutes ses promesses aussi. 

jeudi 5 juin 2014

La chute


« O jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’ai une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux… 

Brrr… l’eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement ! » La chute, Albert Camus


Prague (Photo Diane S. 2007)
C’était le livre préféré de mon premier amour. L’un et l’autre se ressemblaient d’ailleurs, à cette époque. Cynique et élégant, d’une intelligence vive et piquante, séduisant et repoussant à la fois.

Publié en 1956, ce roman écrit par Albert Camus est un monologue tenu par un ancien avocat parisien, Jean-Baptiste Clamence, devenu juge-pénitent dans un bar de matelots à Amsterdam. Cet homme se confie à un client du bar, égaré sans doute dans cette partie de la ville qu’il visite. Ce client pourrait être n’importe qui, ce client, c’est nous.

Le début de ses confessions est fringuant. Cet avocat manie la langue avec dextérité, brille lors de ses plaidoiries, plait aux femmes et semble prendre plaisir à aider son prochain. « J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelques sortes, mais jamais dans la réalité ».

Puis, un jour, il est témoin du suicide d’une jeune fille qui se jette dans la Seine, et à laquelle il ne porte pas secours. Le récit se colore alors de teintes plus opaques, comme la lumière des villes du Nord, dans les jours de grisaille. Le personnage lumineux et charismatique de la première partie révèle alors son côté obscur : un homme arrogant et dominateur, amoureux de lui-même, qui prêche la liberté pour mieux se soustraire à toutes les contraintes. 

Prague (Diane S. 2007)
Subrepticement, l’auteur tourne le miroir vers nous et souhaite nous montrer notre propre visage, grimaçant d’égoïsme, de solitude et de douleur. En dénonçant le jugement perpétuel que les français manient à merveille, la peur de la liberté qui favorise l’établissement d’un cadre qu’il serait dangereux d’enfreindre, et l’incapacité d’aimer avec son cœur, l’auteur brosse le portrait d’une société qui vit sur une illusion et se nourrit de la satisfaction qu’elle se porte à elle-même. Il compare notre vie à une cellule du malconfort… « C’est vrai, vous ne connaissez pas cette cellule de basse-fosse qu’au Moyen Age, on appelait le malconfort. En général, on vous y oubliait pour la vie. Cette cellule se distinguait des autres par d’ingénieuses dimensions. Elle n’était pas assez haute pour qu’on s’y tînt debout, mais pas assez large pour qu’on pût s’y coucher. Il fallait prendre le genre empêché, vivre en diagonale; le sommeil était une chute, la veille, un accroupissement ».

Mais qu’est-ce qu’un juge-pénitent ? Cette profession, inventée par Jean-Baptiste Clamence, consiste à juger son prochain, après avoir confessé ses propres défauts. En se jugeant ainsi lui-même, le juge-pénitent se donne le droit de juger les autres sans vergogne, et mieux, de les amener à se juger eux-mêmes. La pierre angulaire de ce roman est le jugement et je comprends aujourd’hui, pourquoi j’ai tant aimé ce livre alors… N’ai-je pas voulu moi aussi échapper à ce jugement impitoyable, sans appel, qui nous enferme à perpétuité dans l’image étriquée de ce que les autres pensent de nous pendant un de leur moment d’oisiveté…




dimanche 25 mai 2014

Le ravissement de Lol. V. Stein

« Elle a promené son corps dans la ville. Mais ce n’est plus suffisant. Elle se demande encore où ce corps devrait être, où le mettre exactement, pour qu’il s’arrête de se plaindre. »
Le ravissement de Lol. V. Stein, Marguerite Duras


J'aurais voulu aimer ce roman de Marguerite Duras, paru en 1964. 
Boutique de chapeaux (Photo Diane S. 2011)
Un peu à la manière d’Alain Resnais dans son film obscur « L’année dernière à Marienbad », Le ravissement de Lol. V. Stein est un moment tracé du bout des lèvres, comme un nuage de mots qui s’élèvent dans le ciel et oublient de rester sur le papier. C’est aussi un titre, mystérieux, sensuel et élégant qui attire l’oreille et titille le regard. C’est une jeune fille, délaissée par son fiancé pour une autre femme, le soir d’un bal donné au Casino d’une chic station balnéaire quelque part, sur la Terre. Est-ce à ce moment-là qu’elle perd doucement la raison ? Elle semblait déjà évoluer dans un rêve, une âme qui a trouvé un corps par hasard, et ne sait pas quoi en faire. Une fleur aux couleurs pâles, offrant sa beauté à un monde qu’elle semble ne pas reconnaître.
Le roman est centré sur la douce folie de Lola. À peine dite, juste effleurée, mais assez pour rendre le lecteur à fleur de peau. Un rythme, dénué de musicalité, mais un rythme certain, lancinant, agaçant et pourtant hypnotisant, nous enlace, comme une danse macabre. Une saveur psychanalytique donne son fil d’Ariane au roman, un fil qu’il faut suivre scrupuleusement si l’on ne veut pas se perdre dans ce labyrinthe de mots qui semblent lancés au hasard, pour faire beau. Car ce roman s’écoute lui-même, se regarde avec amour, s’émerveille de son originalité et c’est ce qui me le rend si antipathique. Un Narcisse littéraire que j’ai eu envie de jeter dans son étang, si sa sensualité ne m’avait pas retenue.

Nouvelle Orléans (Photo Diane S. 2011)
Lola, donc délaissée, parvient à vivre une vie normale, avec un mari, des enfants, une belle maison. Jusqu’au jour où elle retrouve son amie d’enfance Tatiana, présente le jour de ce bal. Tatiana, la brune, la passionnée, la carnacière et Lola, la blonde, le rêve, l’épurée. Tatiana a un amant, qui évoque par sa masculinité, l’ex-fiancé du Casino. Et Lola, par instinct, sans savoir vraiment ce qu’elle fait, détourne cet amant de Tatiana, pour l’attirer à elle, et revivre, le temps d’une catharsis, cette scène du bal, avec le rôle, non plus de la femme abandonnée, mais de la femme qui prend. Ainsi délivrée, le roman se termine.

Quelques jours se sont écoulés depuis que j’ai terminé la lecture de ce roman. Contre toute attente, je garde de ce livre, une agréable sensation, celle d’une caresse, aussi douce qu’un souffle de vent. Dehors, les arbres agitent leurs branches comme des mains gantées d’argent. La lenteur et la sensualité de ce récit semblent avoir déteint sur mon regard. Et dans le silence de mon corps, monte un léger murmure…