vendredi 11 juillet 2014

Le Loup des steppes


« Mais alors, qu’est-ce qui compte?

C’est de faire de la musique, monsieur Haller; aussi bien, aussi souvent et aussi intensément que possible. » 
Le loup des steppes, Herman Hesse

Versailles (Photo Diane S., 2012)
Publié en 1927, ce roman initiatique, censuré par les nazis, est l’œuvre la plus importante de Herman Hesse. J’avais 28 ans lorsque j’ai lu ce livre la première fois. Rêvant d’une vie d’aventure mais ne sachant ni n’osant lui insuffler un grain de folie, Le loup des steppes avait été un catalyseur de force vitale. Mais au-delà de la dimension initiatique, ce roman se distingue par l’élégance absurde et psychédélique de ses images. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis replongée dans le petit théâtre magique du Loup des steppes.

Harry Haller est un écrivain célèbre fortement controversé, approchant la cinquantaine. Désabusé par la société moderne qu’il trouve abêtissante et la montée du nationalisme qui conduit l’Allemagne vers une seconde guerre, il se retire en lui-même. Ses habitudes de vieux loup solitaire le distance de ses concitoyens, mais l’éducation bourgeoise qu’il a reçue reste gravée dans son âme. Il se dépeint donc comme un personnage à double facette dont il ne parvient pas à conjuguer harmonieusement les penchants opposés. Le suicide lui semble être l’unique solution à la hauteur de ses ambitions pour répondre à sa souffrance.

Un soir qu’il buvait sa solitude dans les bars, il rencontre Hermine à l’Aigle noir. Cette jolie courtisane parle directement à son cœur, comme une sœur spirituelle, distillant ainsi quelques gouttes de vie dans l’âme sclérosée de Harry. Une amitié se tisse entre les deux êtres, dont la solitude commune s’exprime de manière opposée. L’intellectuel Harry apprend avec la sensuelle Hermine, à vivre avec son corps. La charnelle Hermine qui aime danser et manger apprend avec l’érudit Harry, la finesse de l’esprit. C’est ainsi que Harry passe de nombreuses soirées dans les boîtes de jazz à danser au rythme d’une musique qu’il méprisait pourtant jadis et à trouver un plaisir éphémère dans les bras de jolies femmes.

Mais le loup sauvage et méfiant à l’égard de tout ce qui est moderne et gai reste tapi en lui, guettant la moindre brèche de nostalgie pour déchiqueter ce bonheur nouveau et superficiel.

Bavière (Photo Diane S. 2009)
Les nouveaux amis de Harry, Hermine et Pablo le musicien, vont l’amener à casser son Ego. L’Ego, c’est le Moi d’apparat, la personnalité que nous tenons fermement à incarner (« Il faut s’efforcer d’être ce que l’on veut paraître » Cocteau), et qui devient une prison dans laquelle le Moi réel est enfermé. En préliminaire à cette expérience initiatique, Harry doit se rendre à un bal masqué, fête grotesque et désordonnée comme un tableau de James Ensor dans lequel le plaisir et la couleur ont remplacé le lugubre. Absorbé par les miasmes de cette foule heureuse papillonnant au rythme de la musique, Harry plonge corps et âme dans cette marée humaine, se débarrassant ainsi malgré lui de son encombrante rigidité. Il est alors prêt pour entrer dans le petit théâtre magique, « réservé aux insensés, et dont l’entrée lui coûtera la raison ».

Quelques bouffées de drogue suffirent à conduire les trois amis dans ce théâtre où chaque loge abritait un épisode de vie derrière un nombre infini de portes au titre insolite. Mais avant d’ouvrir une porte, Harry fut invité à se regarder dans un miroir de poche duquel il vit des milliers de petits Lui, tous différents, sortir avec empressement pour gambader dans le théâtre. Harry se mit à suivre ces aspects de sa personnalité et se trouva ainsi embarqué dans d’absurdes aventures cachées derrière les portes, dignes des rêves les plus alambiqués. Des images fantastiques et élégantes, sans autre logique que de montrer l’éclatement de la personnalité et l’éclectisme de la vie. La vie est le reflet de ce qui est en nous. Un esprit étriqué conduira à une vie étroite et monotone. Un esprit libéré des préjugés et avant tout, de lui-même, prêt à vivre dans l’incertitude et l’inconfort, prêtant attention aux subtilités de l’existence, humble et généreux, simple et authentique attirera une vie à son image. C’est ainsi qu'un monde de possibles s’ouvre devant nous, prêt à être cueilli.

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