« Mais alors, qu’est-ce qui compte?
C’est de faire de la musique, monsieur Haller; aussi bien, aussi souvent et
aussi intensément que possible. »
Le loup des steppes, Herman Hesse
| Versailles (Photo Diane S., 2012) |
Publié en 1927, ce roman initiatique,
censuré par les nazis, est l’œuvre la plus importante de Herman Hesse. J’avais
28 ans lorsque j’ai lu ce livre la première fois. Rêvant d’une vie d’aventure
mais ne sachant ni n’osant lui insuffler un grain de folie, Le loup des steppes
avait été un catalyseur de force vitale. Mais au-delà de la dimension
initiatique, ce roman se distingue par l’élégance absurde et psychédélique de ses
images. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis replongée dans le
petit théâtre magique du Loup des steppes.
Harry Haller est un écrivain célèbre
fortement controversé, approchant la cinquantaine. Désabusé par la société
moderne qu’il trouve abêtissante et la montée du nationalisme qui conduit l’Allemagne
vers une seconde guerre, il se retire en lui-même. Ses habitudes de vieux loup
solitaire le distance de ses concitoyens, mais l’éducation bourgeoise qu’il a
reçue reste gravée dans son âme. Il se dépeint donc comme un personnage à
double facette dont il ne parvient pas à conjuguer harmonieusement les
penchants opposés. Le suicide lui semble être l’unique solution à la hauteur de
ses ambitions pour répondre à sa souffrance.
Un soir qu’il buvait sa solitude dans
les bars, il rencontre Hermine à l’Aigle noir. Cette jolie courtisane parle
directement à son cœur, comme une sœur spirituelle, distillant ainsi quelques
gouttes de vie dans l’âme sclérosée de Harry. Une amitié se tisse entre les
deux êtres, dont la solitude commune s’exprime de manière opposée. L’intellectuel
Harry apprend avec la sensuelle Hermine, à vivre avec son corps. La charnelle
Hermine qui aime danser et manger apprend avec l’érudit Harry, la finesse de l’esprit.
C’est ainsi que Harry passe de nombreuses soirées dans les boîtes de jazz à
danser au rythme d’une musique qu’il méprisait pourtant jadis et à trouver un
plaisir éphémère dans les bras de jolies femmes.
Mais le loup sauvage et méfiant à l’égard
de tout ce qui est moderne et gai reste tapi en lui, guettant la moindre brèche
de nostalgie pour déchiqueter ce bonheur nouveau et superficiel.
| Bavière (Photo Diane S. 2009) |
Les nouveaux amis de Harry, Hermine et
Pablo le musicien, vont l’amener à casser son Ego. L’Ego, c’est le Moi d’apparat,
la personnalité que nous tenons fermement à incarner (« Il faut s’efforcer
d’être ce que l’on veut paraître » Cocteau), et qui devient une prison
dans laquelle le Moi réel est enfermé. En préliminaire à cette expérience
initiatique, Harry doit se rendre à un bal masqué, fête grotesque et
désordonnée comme un tableau de James Ensor dans lequel le plaisir et la
couleur ont remplacé le lugubre. Absorbé par les miasmes de cette foule heureuse
papillonnant au rythme de la musique, Harry plonge corps et âme dans cette marée
humaine, se débarrassant ainsi malgré lui de son encombrante rigidité. Il est alors
prêt pour entrer dans le petit théâtre magique, « réservé aux insensés, et
dont l’entrée lui coûtera la raison ».
Quelques bouffées de drogue suffirent à conduire
les trois amis dans ce théâtre où chaque loge abritait un épisode de vie derrière
un nombre infini de portes au titre insolite. Mais avant d’ouvrir une porte,
Harry fut invité à se regarder dans un miroir de poche duquel il vit des
milliers de petits Lui, tous différents, sortir avec empressement pour gambader
dans le théâtre. Harry se mit à suivre ces aspects de sa personnalité et se
trouva ainsi embarqué dans d’absurdes aventures cachées derrière les portes,
dignes des rêves les plus alambiqués. Des images fantastiques et élégantes,
sans autre logique que de montrer l’éclatement de la personnalité et l’éclectisme
de la vie. La vie est le reflet de ce qui est en nous.
Un esprit étriqué conduira à une vie étroite et monotone. Un esprit libéré des
préjugés et avant tout, de lui-même, prêt à vivre dans l’incertitude et l’inconfort,
prêtant attention aux subtilités de l’existence, humble et généreux, simple et
authentique attirera une vie à son image. C’est ainsi qu'un monde de possibles s’ouvre devant nous, prêt à être cueilli.
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