samedi 11 octobre 2014

Demian

« L’amour ne doit pas prier, dit-elle, mais il ne doit pas exiger non plus. L’amour doit être assez puissant pour devenir une certitude. Alors, au lieu d’être attiré, il attire. Sinclair, votre amour est attiré par moi. S’il m’attire un jour, je viendrai. Je ne veux pas faire de cadeaux, je veux être conquise. » Demian, Herman Hesse

Remparts de Saint Malo (Photo Diane S. 2014)

Publié en 1919 sous le pseudonyme d'Émil Sinclair, ce roman de Herman Hesse retrace la jeunesse de l'auteur et ses difficultés existentielles. J'ai relu ce livre au cours d'un récent séjour en France, parce qu'il se trouvait dans ma bibliothèque de jeune fille. 

Dans sa quête existentielle, le jeune Sinclair traverse, à la manière du Bouddha, des moments de vie bariolés, alternant une discipline d'ascète, la débauche estudiantine, la dévotion à des figures idéalisées, des études ésotériques. Guidé sur son chemin par des amis-étoiles qui s'appellent Demian, Pistorius, Béatrice et Ève, le jeune homme part à la recherche de lui-même. 

« Mon but n'était pas le plaisir, mais la pureté. » 

Réveillée alors de l'ennui que suscitait ma lecture, je me suis mise à l'affût des fils d'Ariane dont l'auteur a tissé son histoire. 


« La vraie mission de chaque homme : parvenir à soi-même (…) et vivre sa destinée complètement. » 
Cette mission, nous ne la choisissons pas. Il ne nous appartient pas non plus de la juger. Là où tant de monde se fourvoie en s'appropriant des images de l'extérieur comme étant leurs, Sinclair nous exhorte à rester fidèle à nous-mêmes, malgré nos différences et nos incertitudes. Et la peur ? Elle ne s'infiltrera que si nous sommes en désaccord avec nous-mêmes. 

« Vous devez renoncer à ces désirs, ou les désirer vraiment. »

Photo Diane S. 2014
Être entier, sans calculs, sans lucidité, peu importe nos doutes. Cette naïveté passionnée protège nos élans, en les éloignant de l'hésitation mesquine qui abîme. 

J'étais bien loin de comprendre tous ces messages, lorsque j'ai lu ce livre pour la première fois. Pourtant, je me souviens d'y avoir puisé une force qui m'a permis de vaincre la peur de partir. Puis, j'ai oublié. 

Et aujourd'hui, à une nouvelle croisée des chemins, me laissant grignoter par la peur, ce livre s'offre de nouveau à moi, comme un de ces messages cachés dans un biscuit chinois. Des messages anodins à qui nous trouvons pourtant toujours un sens, puisque tout est le reflet de ce qui est déjà en nous.

vendredi 3 octobre 2014

La Curée

« Tout le Bois frissonnait et riait sous le soleil »
La Curée, Émile Zola


C'est le Paris des cocottes que décrit Zola dans La curée, le deuxième volume de la série Les Rougon-Macquart. Publié en 1871, ce roman brosse à coup de plume impitoyable le portrait du Paris débauché du second Empire.

Avenue Montaigne, Paris. (Photo Diane S. 2010)
Profitant des grands travaux menés par le baron Haussmann et de la fortune personnelle de sa seconde épouse qu’il n’hésite pas à ruiner, Aristide Saccard, un spéculateur immobilier s’enrichit démesurément. Le couple habite un hôtel particulier qui donne sur le parc Monceau, tapageusement décoré, « Le grand salon allongeait maintenant (…) son tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s’ouvraient, sous l’égouttement de lumière tombant du cristal des lustres. ». Zola décrit minutieusement la métamorphose d’un Paris qui profite à une horde affamée d’hommes d’affaires sans scrupules, un Paris semblable à une de « ces sociétés qui poussèrent comme des champignons empoisonnés sur le fumier des spéculations impériales ». Nos scandales d’aujourd’hui sont bien timides en comparaison des abus d’alors…

Les appétits féroces de ces hommes d’affaires ne se contentent pas seulement d’argent et de pouvoir. Les femmes et le plaisir sont le raffinement qui aurait manqué à leurs libations. Au milieu de cette odeur d’asphalte et de plâtre, Paris sent aussi le musc et la violette. La délicatesse des divertissements maquille à grand peine la débauche de cette société boulimique qui distille dans Paris, un air chargé de désir et de lassitude… « des éventails battaient lentement, comme des ailes, jetant à chaque souffle, dans l’air alangui, les parfums musqués des corsages. »

Dans cette atmosphère légère, Renée, la seconde et jeune épouse d’Aristide Saccard, partage ses journées oisives avec le fils de celui-ci, Maxime. Renée, d’un tempérament fantasque et provocateur, déguise l’ennui de sa vie en de multiples folies, généralement coûteuses, et qui la font briller en société. Cet éclat retombant en pluie d’or sur Saccard, celui-ci, loin de s’opposer à ses extravagances, les encourage. « (Renée) portait, sur une robe de soie mauve à tablier et à tunique, garnie de larges volants plissés, un petit paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve (…) Ses étranges cheveux fauve pâle, dont la couleur rappelait celle du beurre fin, étaient à peine cachés par un mince chapeau orné d’une touffe de roses du Bengale ».

Jardin du Luxembourg (Photo Diane S. 2012)
L’amitié complice qui lie Renée et Maxime, sensiblement du même âge, se fond dans les pages du roman, tant elle est naturelle. Les deux enfants, naïfs, jouisseurs, dépensiers, n’entendent rien aux affaires. Tandis qu’Aristide Saccard échafaude des plans machiavéliques pour engranger d’incroyables profits, Renée et Maxime s’habillent chez Worms, se promènent au Bois en Tilbury et vont souper au café Riche après le théâtre. Et c’est là que, un soir où l’air de Paris était particulièrement suave, leur ennui lascif s’est échoué sur les rives du plaisir, entremêlé. Maxime et Renée sont devenus amants. Les scènes les plus sensuelles, c’est dans ce roman que je les ai lues, dans la serre que Vadim avait si magnifiquement mis en scène dans son film « La curée ». « Mais il était un lieu, dont Maxime avait presque peur, et où Renée ne l’entraînait que les jours mauvais, les jours où elle avait besoin d’une ivresse plus âcre. Alors, ils aimaient dans la serre. C’était là qu’ils goûtaient l’inceste. »

Cette liaison rassasia la fringale affective de Renée un court moment. Mais son vide intérieur continuait de se creuser, à son insu. Il lui fallait plus, ses appétits devenaient démesurés. Et Maxime, ce jeune homme mou, sans ambition, n’était pas en mesure de satisfaire les caprices de sa maîtresse. Aussi, le jour où son père lui proposa un mariage d’affaires avec une riche héritière, accepta-t-il. Ce fût aussi le jour où l’idylle entre le fils et l’épouse fût dévoilée au père. Et parce que René avait besoin d’argent et qu’elle acceptait de signer un acte de vente à son désavantage, elle fût pardonnée par Saccard qui partit, bras dessus, bras dessous avec son fils, rejoindre la fête costumée qu’ils donnaient ce jour-là. Les deux marionnettes de Saccard furent ainsi séparées et Renée, ruinée, à la merci de son époux véreux, mourut d’une méningite l’année qui suivit. Seule.

Ce roman est moderne. Son style à la fois flamboyant, voluptueux et élégant nous emmène dans l’éclat des soirées parisiennes, où les cœurs vides se nourrissent du scintillement de la coquetterie, du luxe et du plaisir. Et le réalisme avec lequel Zola décortique le plaisir, étalant son raffinement dans un Paris en pleine effervescence, m’a touchée droit au corps….