vendredi 29 août 2014

Le Printania

« Un vent mou soufflait par bouffées capricieuses. » Demian, Herman Hesse

L'hôtel Printania, à Dinard, c'est pour moi de joyeux souvenirs d'enfance. Mes parents nous y emmenaient passer une semaine chaque été.

Hôtel Printania (Photo Diane S. 2014)
Nous logions alors dans l'annexe dont la vue donnait sur la plage du Prieuré. Le matin, lorsque le bruit des pots de café, de lait chaud et de chocolat s'entrechoquant sur les plateaux nous avertissait du petit déjeuner, nos cœurs d'enfant sautillaient de joie...
Le cliquetis des mâts des bateaux de plaisance faisait écho au cliquetis de nos cuillères dans les bols et les tasses. Nous étions assis sur la terrasse, dans le doux soleil du matin, un croissant dodu de beurre à la main, et la promesse d'une belle journée à la plage de l'Écluse dans nos cœ
urs.

Le soir, nous dînions à l'hôtel. Dès le pas de la porte, nous avions l'impression d'entrer dans un écrin de velours rouge : une atmosphère molle et silencieuse où les bruits étaient absorbés par d'épais tapis brodés, des lambris et des tableaux patinés. Le décor bourgeois était typiquement breton, et les serveuses portaient des coiffes en dentelles, un tablier blanc et une robe de coton noir. Souvent, elles étaient très jeunes et timides, avec le teint pâle et les joues roses des Bretonnes, délicates comme des porcelaines. 

20 ans plus tard, l'hôtel a conservé son luxe suranné, avec un nouvel éclat de fraîcheur. Je n'étais jamais revenue, jusqu'à cet été 2014 où nous avons célébré l'anniversaire de mes parents, à la même table ovale, sur la terrasse ouverte, donnant sur la baie du Prieuré. L'hôtel abrite désormais trois restaurants : le Printania (régional), la Passerelle du Clair-de-Lune (moderne), la Gonelle (chic).


Plage de l'écluse (Photo Louis L. 2014)
La carte du Printania s'est stylisée. Au menu 4 services de mon enfance, succèdent trois jolis menus 3 services. Ce soir-là, j'ai choisi en entrée le foie gras frais avec son chutney de figues. Cette compote presque confite et servie tiède, parfumée de cannelle et de clou de girofle, a enrobé la texture et le goût monochrome du foie de mélodies exotiques. Un régal. Et une tentation pour mon convive dont le plateau de fruits de mer était trop cru à son goût.

J'avais choisi pour le plat principal, un dos de turbot. Si semblable à de la raie, je n'ai cependant pas osé le faire remarquer à notre hôte, de peur de dénoncer mon ignorance culinaire. La chair était soyeuse. Aucun parfum, aucune herbe ne relevait ce plat qui avait donc le goût des profondeurs de la mer, iodé, brusque par moment, solitaire et silencieux. Pas d'extravagance, mais une authenticité que seule la Bretagne sait offrir.

Saint Malo (Photo Diane S. 2014)

Pour finir, ma soupe de fraise au basilic était une danse enchanteresse entre le parfum vif de l'herbe et la timidité du fruit, ne laissant dans son sillage qu'une impression de fraîcheur. 

Il faisait trop frais pour que nous terminions cette magnifique soirée par la traditionnelle promenade du Clair-de-Lune. Mais comme il a été doux pour moi de voir le décor de mes souvenirs intact, plus beau encore qu'il ne l'était jadis. 



mardi 26 août 2014

Katia

« Est-ce que je n'ai pas raison, moi aussi, quand je m'ennuie, quand partout je sens le vide, quand je veux vivre, me mouvoir, ne pas rester toujours au même endroit et ne pas sentir le temps marcher sur moi ? » Katia, Léon Tolstoï

Marianna Mikhaylyan. La ballerine
Ce roman, publié en France en 1888, est le journal simple et frais d'une jeune fille. Comment Tolstoï, qui en est l'auteur, peut-il connaître à ce point l'âme des femmes ? Toute la sensibilité de cette jeune fille transpire dans ce petit livre délicat et raffiné comme une fleur. L'histoire est simple et rappelle celle de Lévine et Kitty dans Anna Karénine. 

À la mort de sa mère, Katia vit dans la campagne russe avec sa sœur Sonia et sa gouvernante Macha. L'ennui y est lourd, et la jeune fille, consciente de sa beauté, regrette de ne pouvoir l'offrir au monde. Elle tombe alors dans une mélancolie que l'arrivée de Serge Mikaïlovitch, un voisin et ami de la famille, réussit à éteindre. Serge a 20 ans de plus que Katia, qui a alors 17 ans.

Les raisons de l'amour qui naît entre les deux êtres sont obscures. Katia est-elle le souvenir de son père avec qui Serge a été si ami ? Sa jeunesse est-elle un fruit auquel on ne peut résister ? Serge est-il le seul homme que Katia connaisse ? Voit-elle en lui celui qui lui ouvrira les portes du monde ? Katia croit que son amour pour Serge est sincère et décrit dans son journal les emportements de son cœur avec une délicieuse pureté.

Le mariage a finalement lieu et Katia emménage dans le domaine de son nouvel époux, en présence de sa belle-mère. Les hivers sont aussi longs et ennuyeux qu'ils l'étaient dans la demeure de son enfance et Serge comprend que cette jeune fille doit découvrir le monde, s'y montrer et en goûter les délices, aussi factices soient-ils. Le couple emménage alors à Saint Pétersbourg, et Katia fait ses débuts dans la société.

« ... je savais que j’étais jolie, le temps était superbe, je ne sais quelle atmosphère de beauté et d’élégance m’enveloppait ». C'est dans cette ambiance ruisselante de luxe et de mondanités que Katia se sent enfin vivre pour la première fois. La maternité ne l'éloignera pas du plaisir des fêtes et le couple perd subrepticement la complicité si naturelle qui s'était établie entre eux alors qu'ils vivaient à la campagne. Mais par amour pour sa femme, Serge consent à rester dans cette ville qu'il n'aime pas, sans rien dire.



Lisbonne (Photo Diane S. 2011)
Katia virevolte comme un papillon dans la lumière des lustres et des honneurs. Et elle voit avec tristesse que leur amour a changé. Serge semble s'être résigné. Les quelques tentatives qu'elle fait pour lui parler avec sincérité restent vaines. Serge et Katia acceptent que leur amour n'ait plus la ferveur des débuts et reconnaissent qu'une autre forme d'amour s'est développée, moins flamboyante, mais plus nourrissante. Il n'y a alors plus rien à raconter et le journal se termine sur l'image d'un bonheur tranquille, en famille, à la campagne.


Le thème de la passion est cher à Tolstoï qui l'a abordé amplement dans Anna Karénine. Pour Tolstoï, une vie de famille équilibrée apporte la sérénité qui suffit seule au bonheur. La passion est un feu d'artifice destructeur qui ne laisse sur son passage que les cendres des âmes qui l'ont vécue.