mardi 14 février 2017

Império

« À côté du réchaud, elle disposa la tasse Empire, la cuiller suédoise, un pain de seigle roulé dans une serviette turque brodée de soie floche. » Julie de Carneilhan, Colette


Império (Photo site Facebook de Império)
Ce restaurant portugais, perdu dans la rue Jarry à Montréal, ne paie pas de mine quand on le voit de l'extérieur. Pour tout dire, on ne le voit même pas. C'était pourtant le quartier général que mes collègues et moi avions élu pour fêter les événements qui marquent la vie de bureaux.

Nous poussons la porte. Les grills crépitent de leurs feux ardents, comme le regard de l'hôte qui nous accueille. Nous sommes ici chez lui et il nous reçoit comme si nous étions de fidèles amis. C'est sympathique, surtout à l'heure du déjeuner, un jour de semaine.

Lisbonne (Photo Diane S. 2011)
Les corbeilles d'un pain de maïs dense et joufflu et les ramequins d'olives noires sont déjà une invitation à la détente. Pour accompagner ces simples et savoureux mezzés, je commande un verre de vin rouge en oubliant volontairement qu'il est versé d'un fût de carton. Dans son verre, ce vin est ensoleillé, d'un rouge sanguin, avec des notes de cassis. Je l'adore.

Le cadre est devenu moderne depuis les récentes rénovations. De l'espace, de la lumière, de la sobriété et surtout et toujours, cette belle et grande fresque faite d'azulejos représentant Saint Georges, tuant le dragon. Enfin, c'est ainsi que je l'interprète. Car je crois qu'elle représente la conquête du Portugal...


Lisbonne (Photo Diane S. 2011)
C'est systématique, je commande les sardines grillées, malgré les réticences olfactives de quelques collègues. Leur peau est croustillante et leur chair ferme est gorgée des sucs de la mer, parfois âcres, et qu'une gorgée de vin enrobe d'une douceur de velours. C'est un voyage dans les pays du soleil. D'ailleurs, mes collègues et moi nous oubliions souvent sur les rives de ce Portugal reconstitué. Le temps passe si vite alors...

Cette escale chaleureuse au milieu de semaines laborieuses me laissera un souvenir réjouissant. Un repaire propice aux confidences, sans masque, ni armure, où j'ai appris à connaître mes sympathiques confrères de travail. Un moment de partage authentique et simple qui encore aujourd'hui résonne en moi d'un touchant écho.  

Império : 1292 rue Jarry Est (coin Chambord). Pour une réservation, téléphonez au (514) 721-5665.

    

Promenade à travers le marché d'Aligre à Paris

« Au printemps, des roses, des lys, des violettes simples et doubles. En été du pavot, des poires; maintenant qu'il est automne, du raisin, des figues, des grenades, des myrtes verts. » Le jardin de Philétas, Daphnis et Chloé, Longus (IIIe siècle ap. JC)


Photo Diane S. 1996
Il est 13H00. La cloche de la mairie, place d'Aligre, vient de sonner et le fantôme du garde champêtre qui jadis arpentait le marché comme un Cerbère rejaillit des temps anciens.

Le marché vient d'atteindre le comble de l'apothéose dans un délire de cris, comme un bouquet final, pour vendre  ses dernières denrées. Je regarde se dissiper lentement le brouillard d'hommes de ma terrasse de café à l'angle de la rue d'Aligre et de la rue Théophile Roussel; 



Le marché ferme. À l'emplacement du fleuriste qui jouxte le marché couvert, il ne reste plus qu'un fouillis de roses rouges, crème et orangées, comme les cadavres de bouquets que des spectateurs imaginaires auraient lancé aux toréadors victorieux.



Le petit ventre de Paris
Le 2 février 1642, l'abbesse Marie Bouthillier reçut de Louis XIII le privilège de créer un marché couvert. La petite halle, c'est ainsi que s'appelait ce marché, se situait sur le faubourg Saint Antoine, vis à vis de l'abbaye. 

La population du quartier augmentant, le marché empiéta sur la voie publique, embarrassant le trafic sur le faubourg. Il faut alors imaginer un déballage de ballots de fourrage, dans un fouillis de voitures de cheval et de paysannes en cheveux.

Les abbesses, avec à leur tête Gabrielle Charlotte de Beauveau, demandent alors au roi Louis XVI l'ouverture d'un nouveau marché et mettent en vente un terrain composé de marécages et d'enclos.

En 1779, Nicolas Lenoir commença l'aménagement du marché. Le marché Beauveau saint Antoine fut achevé en 1781. En 1793, le marché, devenu propriété nationale est baptisé désormais marché Lenoir. Jusqu'en 1843, date de la reconstruction du marché, les droits de place et de vente sont perçus par un fermier moyennant une redevance qu'il verse à l'État. Ces droits seront désormais perçus par la Ville de Paris. Le marché couvert, situé aujourd'hui sur la Place d'Aligre, sera achevé en 1846. En 1867, le marché devient le marché d'Aligre, du nom de la bienfaitrice de l'hospice des enfants trouvés qui se situait à l'emplacement de l'actuel square Trousseau. Aligre est alors le deuxième ventre de Paris où les revendeurs des Halles viennent s'approvisionner.




Compteurs d'œufs et langueyeurs

À cette époque, les produits, cultivés et vendus directement sur le marché par les paysans des alentours de Paris, s'entassent dans un tohu-bohu de tous les diables; chaos d'hommes, de végétaux et d'animaux tout de même ordonné par les compteurs d'œufs, les placiers du XVIIIe siècle.
Vers la fin du XIXe siècle, les revendeurs qui s'approvisionnent aux Halles et les intermédiaires commencent à s'installer sur le marché tandis que les producteurs peu à peu s’écartent du marché. Ce phénomène s’est amplifié et aujourd'hui les producteurs ont quasiment disparu. De temps en temps, une jeune femme vient vendre les fleurs de son jardin, ou un vieux monsieur, ses petits pots de miel.

Il y a l'image insolite des porcs tirant la langue à des messieurs appelés langueyeurs, qui l'examinent. Ce sera leur dernier pied de nez au sort qui les attend.
Au commerce de la nourriture, s'ajoute également le commerce des fripes et de la brocante. On raconte que les "marchandes à la toilette" rachetaient aux bourgeoises les robes qu'elles ne portaient plus pour les revendre sur le marché avec les ragots qui vont avec.



Les plus démunis pouvaient profiter des restes des festins du palais du Louvre qui leur étaient offerts sur le marché même. Cette tradition a perduré; Dans les années 20, les pauvres du marché pouvaient trouver au fond de la halle des petits carrés de papiers de toutes les couleurs sur lesquels on avait disposé pour eux les restes des grands restaurants de Paris. Et parce que cette mosaïque évoquait le costume de cette figure de carnaval, on appela ces bienfaiteurs du joli nom d'Arlequin. La vocation de ce marché a toujours été, depuis les abbesses Saint Antoine, de fournir à ceux qui n'ont rien, de quoi vivre. C'est aujourd'hui encore l'un des marchés les moins chers de Paris. Tous les jours, à sa fermeture, lorsque les cageots défoncés et remplis de fruits et de légumes abîmés sont renversés au milieu de la rue en attendant d'être jetés dans la benne, de vieilles femmes toutes déformées de s'être tant cognées à la vie, trient les détritus avec leur canne et ramasse la pomme d'or. Elles sont éparpilles sur le marché comme les anges du calvaire qui au soir, partaient dans un vol taciturne et lent et c'est pour leur rendre hommage qu'aujourd'hui, j'écris cet article.



De la Boule d'Or au Baron Rouge

Vous voilà Rue Crozatier, au commencement de la rue d'Aligre.
Si vous avez envie de vous immerger dans le marché, de vous engouffrer dans ce petit ventre de Paris, alors choisissez d'y aller le week-end où l'animation est à son comble. Ce qui fait aujourd'hui la personnalité du marché d'Aligre, c’est cet amalgame de cultures, de races, de milieux qui se brassent, s'homogénéisent jusqu'à ne former qu'une pâte harmonieuse et intemporelle.

Les commerçants d'Aligre sont en forte proportion d'Afrique du Nord, leur arrivée sur le marché date de 1950; la rue d'Aligre est parsemée de petites épiceries orientales, mystérieuses et insolites.

Traversez la rue, en piquant au passage un grain de muscat ou une petite mandarine impériale au rythme des "à la goûte, à la goûte" que crient les marchands sur leur stand et qui nous autorisent ainsi à nous servir, pour goûter s'entend ! Au passage, également, achetez un petit bouquet de roses pour votre fiancée; elles sont adorables et bon marché.



Nous sommes arrivés place d'Aligre; le marché change alors d'allure. Sur votre droite, se trouve le marché couvert. Luxe, calme et... qualité; on a quitté les cercles de l'enfer dantesque pour se retrouver dans un petit paradis où les fruits sont lisses comme dans une nature morte de Cézanne; où les gibiers et les volailles avec leur plumage sont encore suspendus à des crochets comme dans les gravures du XVIIIe siècle; près de la fontaine, vous pouvez quelques fois goûter du pain d'épices fait avec un miel plus parfumé que sucré. Ce marché couvert aurait été surnommé le petit Fauchon et approvisionnent les bons restaurants de Paris. La clientèle, conforme à l'image d'un XIIe arrondissement cossu, y est plus selectionnée et plus sélective.



Passons la Mairie, nous débouchons sur la brocante du marché d'Aligre, l'un des plus vieux marchés aux Puces de Paris. Nous passons d'abord par le stand de neuf, soldes et fins de stocks à petits prix, pour arriver au cœur, à l’âme du marché; là où les chineurs se régalent. Un flot de bibelots, de vieux bouquins et de vaisselles cassées, de bijoux et de gravures, enfin tout ce qui fait le charme des brocantes.
Toute la vie du quartier, son histoire et ses histoires sont concentrées à cet endroit. C'est un lieu de rencontres et d'échanges où les amitiés et même les amours se font et se défont; on prend le temps de parler, d'écouter et de regarder; on y apprend l'amour des objets et des gens, la nostalgie du temps qui s'évapore sans laisser de traces, le plaisir de donner, d'acheter et de recevoir.
Quelques brocanteurs travaillent sur ce marché depuis plus de 20 ans, par amour de ce quartier qu'ils connaissent d'autant mieux qu'ils lui donnent son cachet et son charme. Ces personnages, dignes des romans de Balzac, ne se laissent pourtant pas apprivoiser facilement et ils ont le verbe haut. Mais quand ils vous acceptent dans leur périmètre, ils vous racontent des histoires croustillantes sur ce qu'a été le marché; il y a les habitués, devenus des amis, qui apportent quelques gourmandises du marché ou des fleurs parce qu'ils ont envie de leur faire plaisir.


Je ne sais si la graineterie, le plus ancien établissement du marché, existe toujours. C'était une minuscule boutique à l'élégance d'autrefois avec sa multitude de compartiments à graine en tout genre; l'arrière-boutique était un petit théâtre magique, où les sacs de graines étaient comme de gros sabliers qui se vidaient et se remplissaient au rythme des cris d'oiseaux sautillant dans leurs petites cages de fer blanc.


Autour du carreau, il ne reste plus rien des auberges et des cafés qui foisonnaient au début du siècle; la célèbre auberge de la Boule d'Or a disparu, comme la Grenouille ou le bar des Marquises. Les badauds, avec leurs paniers remplis de victuailles, aiment se retrouver aujourd'hui pour boire un verre de vin, sur les tables-tonneaux du Baron Rouge; à l'intérieur, des toiles de jeunes peintres se mêlent aux pyramides des bouteilles.



Que ce soient les commerçants ou les habitants du quartier, les témoignages sont unanimes : le charme pittoresque du marché s'évanouit peu à peu et avec lui, toute une tranche de notre passé s'effondre. La clientèle a beaucoup diminué au profit d'autres marchés du XIIe arrondissement plus traditionnels et moins cosmopolites, elle devient irrégulière, anonyme, éloignée des préoccupations du quartier. Les affaires sont moins prospères. Les commerçants diversifient alors leurs activités et ferment pendant un ou deux jours pour s'installer ailleurs; or la fidélité des commerçants, comme d'ailleurs la clientèle, cimente un marché.

Tout l'équilibre de ce quartier repose sur les reins de ce marché, qui est en train de s'user. C'est à nous de lui redonner sa force et sa vigueur. Pour éviter qu'un jour la bête ne se meurt.

dimanche 1 mai 2016

La faute de l'abbé Mouret

« À cette heure, il ne semblait plus avoir de chair, le poil lui était honteusement tombé, toute sa virilité se séchait  sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe » La faute de l'abbé Mouret, Émile Zola.

Rue McGill College, Montréal, 1996
Ce roman est le cinquième de la fresque colossale des Rougon-Macquart, faisant suite à La conquête de Plassans. Traitant du combat intérieur entre ce que l'on croit être le bien et le mal, dans un décor de jardin d'Eden, la lecture de cet ouvrage pourra sembler fastidieuse à qui déteste la religion... et la botanique !

Serge Mouret est ordonné prêtre à l'âge de 25 ans et il choisit comme paroisse, le petit village des Artaud, à quelques kilomètres de Plassans, sa ville natale. Sa vocation n'a pas été inspirée par la gloire ou le pouvoir, mais par la soif d'une vie pure et détachée des vicissitudes matérielles. Il sublime son désir dans un amour céleste qu'il voue à la Vierge Marie et dans une vie asséchée par les mortifications. Cet ascétisme le conduit à la maladie et c'est son oncle, le Docteur Pascal, qui le sortira de son sacerdoce mortifère pour le mener au Paradou, auprès de Jean Bernat, vieil homme athée et proche de la terre et de sa nièce âgée de 15 ans, Albine, semblable à une fleur en bouton.


Outremont, Montréal, 2015
Le Paradou est un grand domaine laissé à l'abandon. Symbole du jardin d'Eden, la végétation vibre à l'unisson avec les éléments... « à certaines heures de nuages d’encre, les arbres tordus craquaient, la terre laissait traîner ses herbes sous l’averse, comme des cheveux de noyée »... « au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée, le matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs de son oreiller ». Les descriptions de ces jardins sont luxuriantes et feuillues, et Zola égraine dans ces lignes la liste complète des espèces horticoles.

Albine est une enfant sauvage et recluse, que la société n'a pas abîmée. Elle prend soin de Serge et lui apprend à goûter le soleil, à s'offrir à la caresse du vent ou au parfum des roses... « Tu viens du jardin! Tu viens du jardin! Répétait-il, ravi. Je le savais. Quand tu es entrée, tu avais l’air d’une grande fleur… Tu m’apportes tout le jardin dans ta robe ». Se développe entre eux un attachement, qui fleurit en désir... « Ils ne cherchaient plus qu’à rapprocher leur visage pour se sourire de plus près » ... et trouve sa quintessence dans l'acte physique... « Les roses avaient leur façon d’aimer. Les unes ne consentaient qu’à entrebâiller leur bouton, très timides, le cœur rougissant, pendant que d’autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées, folles de leur corps au point d’en mourir ».

Mile-End, Montréal, 2015
Frère Archangias enlève l'abbé Mouret des bras du Paradou pour le rendre à sa paroisse. Commence alors pour Serge un combat intérieur entre le désir et l'appel de Dieu. Entre une vie moussue comme une rose, pleine d'épines et de parfums, et une vie froide, lisse et tracée, l'abbé choisira celle qui lui semble la plus facile : la paisible rectitude. Albine se donnera la mort, voyant son amant entre les bras de Dieu pour toujours.

Construit sur un contraste permanent, ce livre étale le plaisir le plus fleuri et l'ascétisme le plus strict, les instincts de la terre et l'appel du ciel, les douces caresses d'Albine et l'impassible visage de la Vierge Marie, la luxuriance du Paradou et l'humidité glaciale de l'église. J'y ai lu les plus belles pages d'amour, céleste et physique.












dimanche 14 février 2016

Recette du caprice d'infante

« Ces fleurs étaient toutes saupoudrées de rosée. » Les vagues, Virginia Woolf


Photo cmonanniversaire.com
Maman avait un vieux livre de recettes que lui avait laissé sa grand-mère. Écrit à la main, à l'encre violette, d'une écriture serrée et envolée, sur un papier que le temps avait transformé en parchemin, ce livre renfermait une recette magique. La recette du caprice d'infante...

Ce gâteau au chocolat ressemble à une mousse cuite. Son coeur peut déborder d'un amour de chocolat si vous réduisez encore le temps de cuisson.

Ingrédients
125g de sucre
100g de farine + levure
100g de beurre
125g de chocolat
4 oeufs
Un fond de café (optionnel)
Une larme de rhum (optionnel)


  1. Dans une casserole, faites fondre le chocolat, avec, si vous le souhaitez, un fond de café et une larme de rhum.
  2. Ajoutez le sucre et mélangez jusqu'à homogénéité.
  3. Ajoutez le beurre à la préparation et mélangez jusqu'à ce qu'il fonde.
  4. Séparez les blancs des jaunes d'oeufs.
  5. Ajoutez les jaunes d'oeufs à la préparation et mélangez jusqu'à homogénéité.
  6. Ajoutez la farine à la préparation en la versant petit à petit sans cesser de mélanger.
  7. Montez les blancs en neige en ajoutant une pincée de sel.
  8. Incorporez les blancs à la préparation en mélangeant délicatement pour ne pas les casser.
  9. Versez la préparation dans une moule beurré.
  10. Enfournez le tout dans un four préchauffé à 190° C (375F) et faites cuire pendant 20mn.
Le gâteau est prêt lorsque la pointe de votre couteau ressort encore un peu humide et légèrement chocolatée.

Une variante de cette recette consiste à verser sur le gâteau encore chaud, un sirop de menthe (j'utilisais de la liqueur Peppermint) pour donner l'effet After Eight. Dans ce cas, ne mettez ni café, ni rhum dans la préparation. 

Le jardin de la désolation - Le cimetière de Picpus

« L'enfant partit avec l'ange et le chien suivit derrière. » Le très-Bas, Christian Bobin

Il faisait très froid, cet après-midi là. Un petit brouillard venimeux avait mangé toute la lumière et les rues s'étaient recroquevillées sur elles-mêmes. J'avais bien deux ou trois courses à faire, mais je me sentais l'âme si lourde de froid que je les remettais à plus tard. Peut-être qu'en achetant quelques roses, le parfum de ces petites étoiles colorées enivrerait mon âme et la rendrait ainsi plus légère. Cela aussi, je le remettais à plus tard.

Ma promenade m'avait incidemment menée aux portes du cimetière de Picpus. Petit cimetière privé, niché discrètement dans les jardins du couvent des sœurs de Picpus. J'eus envie de me recueillir un instant dans cet antre funéraire dont on sentait effectivement le charme à plein nez. J'allai donc dans la petite chapelle de la cour d'honneur.

Trois religieuses, semblables à de légers papillons blancs et crémeux, priaient dans le silence.
Je marchais en direction de l'autel sur des fleurs de lumière que parsemaient quelques vitraux en forme de rosace. A cet endroit, les murs étaient recouverts de plaque de marbre portant des inscriptions en lettres rouges.
Et c'est là que commence mon histoire...

Les ursulines, Jean-Paul Lemieux (1951)
Du 26 Prairial au 9 Thermidor
« Ayant trempé son doigt dans le sang de Jésus
Écrivit avec lui sur le front du Maudit
La sentence d'une lamentation immortelle et infinie »
La Mort de Judas, Vincenzo Monti


1794. En pleine Terreur post-révolutionnaire, il règne sur Paris une odeur de mort et de violence. Le bruit de la guillotine, installée place de la Révolution, puis place de la Bastille, résonne dans les ruelles tristes et étouffantes de Paris.
A la demande des citoyens qui se plaignent des salissures causées par cet engin, la guillotine est à nouveau déplacée et installée sur la place du Trône Renversé, à la porte de Paris.

Une fois installée, la machine du docteur Guillotin reprend son odieux service. Du 14 juin au 27 juillet 1794, des charrettes de victimes accusées d'avoir conspiré contre la Nation seront maltraitées, avilies, dépouillées de leurs biens et de leur âme, puis exécutées.

Des Hommes de Dieu, Hommes de loi, Hommes de lettres, Hommes du peuple, Hommes vivant de leurs biens, marchands de vin, mousquetaires, grenadiers, carmélites, duchesses, greffiers, rentiers, commis, marchands de sel, fils condamnés à la place du père manquant...
Parmi ces hommes et ces femmes, le Prince Frédéric III de Salm Kyrburg, le poète André Chénier, le Général Alexandre de Beauharnais, 5 membres de la famille De Noailles, le vicaire Jean-Henri de Montesquiou, les carmélites de Compiègne conduite par Sœur Lidoine et qui chantaient des cantiques le long du chemin qui les menait à la Mort.
1306 victimes qui viendront nourrir le brasier flamboyant et hideux de la Terreur; ces corps sans âme seront jetés dans les fosses creusées à la hâte au fond du grand jardin du couvent des Chanoinesses de saint-Augustin, rue de Picpus.
Ces religieuses avaient été chassées de leur couvent en 1792 par l'Etat qui, par la suite, avait loué le domaine à un particulier, le citoyen Riédain. Celui-ci en avait transformé une partie en maison de santé-détention, sorte de pension de famille devenue une prison réservée aux nobles accusés à condition qu'ils puissent régler les lourdes mensualités qui leur étaient demandées. Le Marquis de Sade et Romain de Sèze, l'avocat de Louis XVI y séjournèrent.
Le citoyen Riédain, malgré ses protestations, dû supporter ce charnier, punition du sort pour ses agissements lucratifs et odieux. Le jardin, ainsi défiguré, devint le jardin de la désolation.
Et c'est pourquoi le nom des victimes, leur âge, leur profession et la date exacte de leur exécution sont gravés en lettres rouges sur des plaques de marbre, à côté de la statue Notre-Dame de la Paix dans la petite chapelle du couvent de Picpus.
1306 inscriptions tatouées en lettres de sang dans le cœur de Paris murmurent leur souffrance éternelle dans le silence de la prière.

L'adoration perpétuelle
« Car ma cendre sera plus chaude que leur mort. » Anna de Noailles

En 1796, une princesse allemande rachète la partie du jardin où se trouvent les fosses communes car son frère, le prince de Salm, y est enterré. Cet endroit deviendra par la suite le cimetière de Picpus. Un mur fut construit pour protéger ce lieu du reste du jardin.
Madame de La Fayette (née Adrienne de Noailles), l'épouse du célèbre général français qui joue un rôle important dans la guerre de l'indépendance américaine, racheta en 1803 l'ancien couvent des Chanoinesses et son jardin. A leur mort, monsieur et madame de La Fayette seront d'ailleurs enterrés dans ce cimetière. Chaque année, l'ambassadeur des Etats-Unis commémore l'anniversaire de l’indépendance américaine par une cérémonie officielle au cimetière de Picpus. Et le drapeau américain est l'unique touche de couleur vive qui flotte dans ce champ aride de sépultures, car aucune tombe ne peut être fleurie en mémoire de la souffrance des condamnés de l'an II.
Au printemps, de l’autre côté du mur, le jardin du couvent exhale de douces odeurs de miel et de roses.
En 1805, les religieuses des Sacrés-Cœurs et de l'Adoration Perpétuelle, devenues sœurs de Picpus, s'installent dans ce couvent et jusqu'à aujourd'hui, offrent leurs prières à ces victimes dont la dernière messe fut la Messe Rouge.

Aujourd'hui, seuls les descendants des 1306 victimes de 1794 ont le droit d'être inhumés dans le cimetière de Picpus, qui jouxte les fosses. Ici, la pierre nue laisse le temps parler. Cette sobriété dénudée et implacable nous réapprend l'humilité, sans laquelle la beauté est invisible. Le secret de la vie se trouve dans le cœur de la mort.
Seule une petite grille de fer forgé sépare les caveaux modernes du charnier sur lequel pleureront éternellement de grands arbres.


Cimetière de Picpus : 35 rue de Picpus 75012 Paris

dimanche 10 mai 2015

The Daylight Factory

« Au printemps, des roses, des lys, des violettes simples et doubles. En été, du pavot, des poires, des pommes de plusieurs espèces; maintenant qu'il est automne, du raisin, des figues, des grenades, des myrtes verts. » Philetas


Photo http://www.daylightfactory.ca/
Ce restaurant est enfoui rue Saint Alexandre, à Montréal, dans l'ombre du magnifique bâtiment de verre et de métal de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Ce quartier, appendice du quartier chinois, était désolé il y a quelques années, avant que ne se construise le nouveau palais des congrès et que ne s'installe la Caisse. 

Désormais, luxueux appartements, bureaux, salons de beauté, cafés et brasseries sont venus égayer ces tristes lieux devenus à la mode. C'est dans ce contexte qu'a fleuri le restaurant Daylight Factory.

Ouvert seulement à l'heure du déjeuner (et les jeudis pour des 5 à 7), cet endroit est le rendez-vous des gens d'affaires qui travaillent dans le quartier. En été, une ravissante terrasse ombragée offre une oasis rafraîchissante et calme dans ce désert urbain de bruit et de métal.

Le cadre est urbain-chic-décontracté. Cet ancien entrepôt, reconverti en salle de restaurant, a gardé son cachet. Haut de plafonds, avec des poutres d'acier, cette salle minimaliste accueille une vingtaine de tables. Une carte de vins d'importation privée réserve de délicieuses surprises. Avec la salade de turbot tiède, j'ai toujours bu d'excellents blancs à la robe soyeuse et dorée, aux parfums de pêche ou d'agrumes. Les plats sont simples (tartares, salades et paninis), légers mais nourrissants, d'excellente qualité et toujours agrémentés d'une pointe de fantaisie et d'élégance. Le plat du jour offre une alternative aux appétits de gros oiseaux qu'une salade ne sustenterait pas, mais qui aiment ce style raffiné et contemporain.

J'aime l'ambiance de ce petit restaurant discret, à l'abri des regards, et pourtant toujours plein. Il faut dire que j'y suis toujours accompagnée d'amies dont la grâce et la délicatesse s'harmonisent merveilleusement bien au charme de cet endroit. Les murs nus font caisse de résonance et il peut être difficile de tenir une conversation d'affaires ou des confidences dans ce lieu pourtant propice aux épanchements. 

Cet endroit est un morceau de mon passé dont j'aime à me rappeler...

Pour faire une réservation : http://www.daylightfactory.ca/

dimanche 22 mars 2015

La peau de chagrin

« J’ai tout obtenu parce que j’ai tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de voir; car voir, c’est savoir ! » La peau de chagrin, Honoré de Balzac


Publié en 1831, le roman La peau de chagrin fait partie de l'oeuvre de Balzac intitulée la Comédie humaine.

Ce conte fantastique relate la vie de Raphaël de Valentin, jeune homme ruiné qui échangea sa vie contre la réalisation de tous ses désirs. La peau de chagrin est le talisman dont il fit l'acquisition chez un antiquaire, alors qu'il attendait le moment propice de se jeter dans la Seine. À chacun de ses désirs, la peau rétrécissait jusqu'au jour où réduite à rien, Raphaël perdit la vie. 


Rue d'Aligre (Paris, 1996)
Les désirs tuent. Est-ce la conclusion qu'il faut tirer de ce roman ?


Ainsi Raphaël désira un somptueux banquet digne des libations grecques, se terminant par une démoniaque orgie. Il fut invité le soir même chez un amphitryon prodigue, par un ami qu'il croisa par hasard sur les bords de la Seine. Raphaël désira deux cent mille livres de rente. Il reçu un héritage d'un oncle éloigné qui fit de lui un multi-millionnaire. Et chaque fois, la surface de la peau diminuait. Alors pour préserver sa vie, Raphaël s'enferma dans son château et demanda à ses serviteurs de combler ses moindres désirs avant même qu'il put les formuler. Seul, menant une existence absurde et amère, conscient des pouvoirs qu'il avait sans les avoir utilisés à bon escient, Raphaël dépérit. Puis il trouva l'amour.

Et l'amour le précipita dans la mort.

Prague (2007)
Est-il préférable de vivre intensément moins longtemps, consumé par les désirs et les passions ? ou vivre une existence longue, mais fade et monotone ? Est-il nécessaire de satisfaire tous ses désirs pour être heureux ? Et pourquoi avons-nous tant de désirs ? Telles sont les questions que l'on se pose en refermant ce roman, questions auxquelles l'auteur ne répond pas...

Pour moi, une vie sans désir est comme une rose du Bengale, sans épine et sans parfum. Mais le désir est effrayant. Et derrière toute peur se cache un désir. La satisfaction du désir, c'est-à-dire le plaisir, dépend de notre aptitude à accepter la souffrance. Celui qui a peur de souffrir, aura également peur du plaisir. Désir, passion, plaisir sont l'énergie de la vie, sa force vitale, mais sont indissociables de la souffrance, tout comme la lumière est indissociable de l'ombre.