vendredi 3 octobre 2014

La Curée

« Tout le Bois frissonnait et riait sous le soleil »
La Curée, Émile Zola


C'est le Paris des cocottes que décrit Zola dans La curée, le deuxième volume de la série Les Rougon-Macquart. Publié en 1871, ce roman brosse à coup de plume impitoyable le portrait du Paris débauché du second Empire.

Avenue Montaigne, Paris. (Photo Diane S. 2010)
Profitant des grands travaux menés par le baron Haussmann et de la fortune personnelle de sa seconde épouse qu’il n’hésite pas à ruiner, Aristide Saccard, un spéculateur immobilier s’enrichit démesurément. Le couple habite un hôtel particulier qui donne sur le parc Monceau, tapageusement décoré, « Le grand salon allongeait maintenant (…) son tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s’ouvraient, sous l’égouttement de lumière tombant du cristal des lustres. ». Zola décrit minutieusement la métamorphose d’un Paris qui profite à une horde affamée d’hommes d’affaires sans scrupules, un Paris semblable à une de « ces sociétés qui poussèrent comme des champignons empoisonnés sur le fumier des spéculations impériales ». Nos scandales d’aujourd’hui sont bien timides en comparaison des abus d’alors…

Les appétits féroces de ces hommes d’affaires ne se contentent pas seulement d’argent et de pouvoir. Les femmes et le plaisir sont le raffinement qui aurait manqué à leurs libations. Au milieu de cette odeur d’asphalte et de plâtre, Paris sent aussi le musc et la violette. La délicatesse des divertissements maquille à grand peine la débauche de cette société boulimique qui distille dans Paris, un air chargé de désir et de lassitude… « des éventails battaient lentement, comme des ailes, jetant à chaque souffle, dans l’air alangui, les parfums musqués des corsages. »

Dans cette atmosphère légère, Renée, la seconde et jeune épouse d’Aristide Saccard, partage ses journées oisives avec le fils de celui-ci, Maxime. Renée, d’un tempérament fantasque et provocateur, déguise l’ennui de sa vie en de multiples folies, généralement coûteuses, et qui la font briller en société. Cet éclat retombant en pluie d’or sur Saccard, celui-ci, loin de s’opposer à ses extravagances, les encourage. « (Renée) portait, sur une robe de soie mauve à tablier et à tunique, garnie de larges volants plissés, un petit paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve (…) Ses étranges cheveux fauve pâle, dont la couleur rappelait celle du beurre fin, étaient à peine cachés par un mince chapeau orné d’une touffe de roses du Bengale ».

Jardin du Luxembourg (Photo Diane S. 2012)
L’amitié complice qui lie Renée et Maxime, sensiblement du même âge, se fond dans les pages du roman, tant elle est naturelle. Les deux enfants, naïfs, jouisseurs, dépensiers, n’entendent rien aux affaires. Tandis qu’Aristide Saccard échafaude des plans machiavéliques pour engranger d’incroyables profits, Renée et Maxime s’habillent chez Worms, se promènent au Bois en Tilbury et vont souper au café Riche après le théâtre. Et c’est là que, un soir où l’air de Paris était particulièrement suave, leur ennui lascif s’est échoué sur les rives du plaisir, entremêlé. Maxime et Renée sont devenus amants. Les scènes les plus sensuelles, c’est dans ce roman que je les ai lues, dans la serre que Vadim avait si magnifiquement mis en scène dans son film « La curée ». « Mais il était un lieu, dont Maxime avait presque peur, et où Renée ne l’entraînait que les jours mauvais, les jours où elle avait besoin d’une ivresse plus âcre. Alors, ils aimaient dans la serre. C’était là qu’ils goûtaient l’inceste. »

Cette liaison rassasia la fringale affective de Renée un court moment. Mais son vide intérieur continuait de se creuser, à son insu. Il lui fallait plus, ses appétits devenaient démesurés. Et Maxime, ce jeune homme mou, sans ambition, n’était pas en mesure de satisfaire les caprices de sa maîtresse. Aussi, le jour où son père lui proposa un mariage d’affaires avec une riche héritière, accepta-t-il. Ce fût aussi le jour où l’idylle entre le fils et l’épouse fût dévoilée au père. Et parce que René avait besoin d’argent et qu’elle acceptait de signer un acte de vente à son désavantage, elle fût pardonnée par Saccard qui partit, bras dessus, bras dessous avec son fils, rejoindre la fête costumée qu’ils donnaient ce jour-là. Les deux marionnettes de Saccard furent ainsi séparées et Renée, ruinée, à la merci de son époux véreux, mourut d’une méningite l’année qui suivit. Seule.

Ce roman est moderne. Son style à la fois flamboyant, voluptueux et élégant nous emmène dans l’éclat des soirées parisiennes, où les cœurs vides se nourrissent du scintillement de la coquetterie, du luxe et du plaisir. Et le réalisme avec lequel Zola décortique le plaisir, étalant son raffinement dans un Paris en pleine effervescence, m’a touchée droit au corps….



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