jeudi 5 juin 2014

La chute


« O jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’ai une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux… 

Brrr… l’eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement ! » La chute, Albert Camus


Prague (Photo Diane S. 2007)
C’était le livre préféré de mon premier amour. L’un et l’autre se ressemblaient d’ailleurs, à cette époque. Cynique et élégant, d’une intelligence vive et piquante, séduisant et repoussant à la fois.

Publié en 1956, ce roman écrit par Albert Camus est un monologue tenu par un ancien avocat parisien, Jean-Baptiste Clamence, devenu juge-pénitent dans un bar de matelots à Amsterdam. Cet homme se confie à un client du bar, égaré sans doute dans cette partie de la ville qu’il visite. Ce client pourrait être n’importe qui, ce client, c’est nous.

Le début de ses confessions est fringuant. Cet avocat manie la langue avec dextérité, brille lors de ses plaidoiries, plait aux femmes et semble prendre plaisir à aider son prochain. « J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelques sortes, mais jamais dans la réalité ».

Puis, un jour, il est témoin du suicide d’une jeune fille qui se jette dans la Seine, et à laquelle il ne porte pas secours. Le récit se colore alors de teintes plus opaques, comme la lumière des villes du Nord, dans les jours de grisaille. Le personnage lumineux et charismatique de la première partie révèle alors son côté obscur : un homme arrogant et dominateur, amoureux de lui-même, qui prêche la liberté pour mieux se soustraire à toutes les contraintes. 

Prague (Diane S. 2007)
Subrepticement, l’auteur tourne le miroir vers nous et souhaite nous montrer notre propre visage, grimaçant d’égoïsme, de solitude et de douleur. En dénonçant le jugement perpétuel que les français manient à merveille, la peur de la liberté qui favorise l’établissement d’un cadre qu’il serait dangereux d’enfreindre, et l’incapacité d’aimer avec son cœur, l’auteur brosse le portrait d’une société qui vit sur une illusion et se nourrit de la satisfaction qu’elle se porte à elle-même. Il compare notre vie à une cellule du malconfort… « C’est vrai, vous ne connaissez pas cette cellule de basse-fosse qu’au Moyen Age, on appelait le malconfort. En général, on vous y oubliait pour la vie. Cette cellule se distinguait des autres par d’ingénieuses dimensions. Elle n’était pas assez haute pour qu’on s’y tînt debout, mais pas assez large pour qu’on pût s’y coucher. Il fallait prendre le genre empêché, vivre en diagonale; le sommeil était une chute, la veille, un accroupissement ».

Mais qu’est-ce qu’un juge-pénitent ? Cette profession, inventée par Jean-Baptiste Clamence, consiste à juger son prochain, après avoir confessé ses propres défauts. En se jugeant ainsi lui-même, le juge-pénitent se donne le droit de juger les autres sans vergogne, et mieux, de les amener à se juger eux-mêmes. La pierre angulaire de ce roman est le jugement et je comprends aujourd’hui, pourquoi j’ai tant aimé ce livre alors… N’ai-je pas voulu moi aussi échapper à ce jugement impitoyable, sans appel, qui nous enferme à perpétuité dans l’image étriquée de ce que les autres pensent de nous pendant un de leur moment d’oisiveté…




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