mardi 15 juillet 2014

Casa Cacciatore

« Les vins d’Alsace ont toujours le goût agréable et délicieux de la campagne, de la terre, du ciel et des bois. Un petit verre de vin d’Alsace et un morceau de bon pain; voilà le meilleur repas du monde. »
Le loup des steppes, Herman Hesse


Casa Cacciatore, Montréal
Casa Cacciatore est un restaurant italien caché dans la petite Italie, à Montréal, derrière de fins rideaux cramoisis. Lorsque vous poussez les lourdes portes de bois verni, vous entrez alors dans un monde où le temps s'est arrêté. Des serveurs d'une autre époque, oserai-je dire, vous accueillent avec une gentillesse un peu démodée, mais émouvante. Leurs costumes et leurs cravates me rappellent mon père pour qui s'habiller convenablement était une marque de respect. 

L'ambiance feutrée de cette petite salle est charmante. Des lumières tamisées viennent éclairer avec douceur l'opacité du décor dans laquelle brillent les verres remplis de vins aux robes couleur de rubis. Les tables sont couvertes de nappes blanches et aux murs, des tableaux et des armes de chasse donnent le ton : en italien, Casa Cacciatore veut dire Maison du chasseur...

Ce ne sont pourtant pas des venaisons que l'on vous propose ici, mais une carte véritablement italienne. Une cuisine franche et familiale, aux portions généreuses pour le bonheur de mon convive. Ici, nous sommes loin des restaurants italiens branchés qui ont fleuri dans Montréal. Ce petit restaurant de quartier ne fait aucun tapage, mais vous offre à des prix raisonnables, des plats traditionnels sans surprise et d'excellente qualité.


Casa Cacciatore, Montréal
Je déconseille aux petits appétits de prendre une entrée, à moins de la partager avec vos hôtes. Les salades sont fraîches et croquantes (le contraire serait surprenant puisque le restaurant niche dans l'antre du marché Jean Talon !); les calamars, dodus et nourrissants; de fines tranches d'un prosciutto salé et parfumé calment leurs ardeurs sur des quartiers de melon frais. Des classiques, parfaitement équilibrés. En plat de résistance, j'aime les linguinis aux moules, crevettes et palourdes, servis dans une sauce tomate acidulée qui réveille la chair riche et lourde des fruits de mer. Cette même sauce accompagne les plats de pâtes déclinés dans un large répertoire de classiques. Un vin italien vif et corsé enflammera ces nourritures terrestres pour leur donner un peu de fougue. Et une gorgée d'expresso noir et intense rassemblera en un point final cette profusion de saveurs et de textures.

Lorsque vous tirerez les lourdes portes qui vous séparent de dehors, l'air vous semblera frais. Le bruit de la rue vous écorchera. Il faut laisser à votre âme, le temps de revenir dans la réalité.

Ce restaurant n'a pas de site internet, mais pour une réservation, téléphonez au 514 274-1240.



vendredi 11 juillet 2014

Holder


« Il goûtait à petits coups, le vieux champagne parfait, dont les bulles, en éclatant, exhalaient un lointain parfum de rose. »
Bella Vista, Colette


Holder, Montréal (Photo Holder)
Le restaurant Holder, institution de l'élégant quartier du Vieux Montréal, est une adresse à conserver précieusement. À mi-chemin entre une brasserie parisienne et un luxueux bar-grill américain, ambiance et cuisine sont délicieuses.

Cette large salle, dont un pan de baies vitrées donne sur la rue McGill, est parsemée de banquettes de cuir et de tables en bois recouvertes d'une nappe en papier. Un plancher de bois bien ciré, un bar aux mille bouteilles scintillantes, un comptoir en cuivre et des colonnades aux tons de soleil plantent un décor chaleureux, classique et de bon goût.

Ce restaurant a des allures de grand restaurant tout en restant sympathique, efficace et abordable. Alors que Holder pourrait se prendre très au sérieux, comme le font nombre de ses confrères logeant dans le même quartier, il garde une jovialité toute simple, et un service précis, discret et adorablement sensible.

Vieux Montréal (Photo Diane S. 2012)
Côté plat, je craque systématiquement pour le tilapia grillé sur lit de haricots verts al dente, recouvert de pignons de pin rôtis et d'un généreux filet d'une huile vierge particulièrement exquise. Mon convive se laissait volontiers séduire par la gargantuesque côte de boeuf, cuite à la perfection, mais celle-ci n'est plus servie. L'onglet de boeuf aux échalottes la remplace épatamment bien. Nous prenons rarement des entrées, mais je garde un souvenir fondant de ce petit gâteau de chèvre tiède recouvert d'un chapeau de tomates confites et de plumes de basilic. 

Mon père disait toujours qu'on reconnaît un bon restaurant à la qualité de ces desserts. Chez Holder, les desserts sont douceurs intenses, le bouquet final d'un feu d'artifices de saveurs. 

Sans réservation, il est possible de s'installer du côté du bar, avec un service rapide et impeccable, et de petites tables rondes hautes sur pattes. Sinon, une réservation est recommandée.

Pour consulter le site internet du restaurant, cliquez ici.

Le Loup des steppes


« Mais alors, qu’est-ce qui compte?

C’est de faire de la musique, monsieur Haller; aussi bien, aussi souvent et aussi intensément que possible. » 
Le loup des steppes, Herman Hesse

Versailles (Photo Diane S., 2012)
Publié en 1927, ce roman initiatique, censuré par les nazis, est l’œuvre la plus importante de Herman Hesse. J’avais 28 ans lorsque j’ai lu ce livre la première fois. Rêvant d’une vie d’aventure mais ne sachant ni n’osant lui insuffler un grain de folie, Le loup des steppes avait été un catalyseur de force vitale. Mais au-delà de la dimension initiatique, ce roman se distingue par l’élégance absurde et psychédélique de ses images. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis replongée dans le petit théâtre magique du Loup des steppes.

Harry Haller est un écrivain célèbre fortement controversé, approchant la cinquantaine. Désabusé par la société moderne qu’il trouve abêtissante et la montée du nationalisme qui conduit l’Allemagne vers une seconde guerre, il se retire en lui-même. Ses habitudes de vieux loup solitaire le distance de ses concitoyens, mais l’éducation bourgeoise qu’il a reçue reste gravée dans son âme. Il se dépeint donc comme un personnage à double facette dont il ne parvient pas à conjuguer harmonieusement les penchants opposés. Le suicide lui semble être l’unique solution à la hauteur de ses ambitions pour répondre à sa souffrance.

Un soir qu’il buvait sa solitude dans les bars, il rencontre Hermine à l’Aigle noir. Cette jolie courtisane parle directement à son cœur, comme une sœur spirituelle, distillant ainsi quelques gouttes de vie dans l’âme sclérosée de Harry. Une amitié se tisse entre les deux êtres, dont la solitude commune s’exprime de manière opposée. L’intellectuel Harry apprend avec la sensuelle Hermine, à vivre avec son corps. La charnelle Hermine qui aime danser et manger apprend avec l’érudit Harry, la finesse de l’esprit. C’est ainsi que Harry passe de nombreuses soirées dans les boîtes de jazz à danser au rythme d’une musique qu’il méprisait pourtant jadis et à trouver un plaisir éphémère dans les bras de jolies femmes.

Mais le loup sauvage et méfiant à l’égard de tout ce qui est moderne et gai reste tapi en lui, guettant la moindre brèche de nostalgie pour déchiqueter ce bonheur nouveau et superficiel.

Bavière (Photo Diane S. 2009)
Les nouveaux amis de Harry, Hermine et Pablo le musicien, vont l’amener à casser son Ego. L’Ego, c’est le Moi d’apparat, la personnalité que nous tenons fermement à incarner (« Il faut s’efforcer d’être ce que l’on veut paraître » Cocteau), et qui devient une prison dans laquelle le Moi réel est enfermé. En préliminaire à cette expérience initiatique, Harry doit se rendre à un bal masqué, fête grotesque et désordonnée comme un tableau de James Ensor dans lequel le plaisir et la couleur ont remplacé le lugubre. Absorbé par les miasmes de cette foule heureuse papillonnant au rythme de la musique, Harry plonge corps et âme dans cette marée humaine, se débarrassant ainsi malgré lui de son encombrante rigidité. Il est alors prêt pour entrer dans le petit théâtre magique, « réservé aux insensés, et dont l’entrée lui coûtera la raison ».

Quelques bouffées de drogue suffirent à conduire les trois amis dans ce théâtre où chaque loge abritait un épisode de vie derrière un nombre infini de portes au titre insolite. Mais avant d’ouvrir une porte, Harry fut invité à se regarder dans un miroir de poche duquel il vit des milliers de petits Lui, tous différents, sortir avec empressement pour gambader dans le théâtre. Harry se mit à suivre ces aspects de sa personnalité et se trouva ainsi embarqué dans d’absurdes aventures cachées derrière les portes, dignes des rêves les plus alambiqués. Des images fantastiques et élégantes, sans autre logique que de montrer l’éclatement de la personnalité et l’éclectisme de la vie. La vie est le reflet de ce qui est en nous. Un esprit étriqué conduira à une vie étroite et monotone. Un esprit libéré des préjugés et avant tout, de lui-même, prêt à vivre dans l’incertitude et l’inconfort, prêtant attention aux subtilités de l’existence, humble et généreux, simple et authentique attirera une vie à son image. C’est ainsi qu'un monde de possibles s’ouvre devant nous, prêt à être cueilli.