lundi 2 février 2015

Le monde d'hier. Souvenirs d'un Européen.

« Si bizarrement, si absurdement que notre chemin semble s’écarter de nos vœux, il finit pourtant toujours par nous ramener à notre but invisible. » Le monde d'hier, Stefan Zweig


Entrefilet du journal Le petit parisien paru le 26 février 1942
(Source : wikipedia)
Ce récit autobiographique, rédigé par Stefan Zweig à partir de 1934, alors que l'auteur juif autrichien et son épouse sont en exil en Angleterre puis au Brésil, sera publié en 1944. Le manuscrit a été posté à l'éditeur un jour avant le suicide des deux époux, en février 1942.

Je connaissais cet écrivain par ses célèbres romans et ses biographies, dans lesquels se retrouvent le raffinement et l'élégance viennoise. Je pris donc un intérêt particulier à la lecture de cet ouvrage qui porte un regard instruit sur la première moitié du XXe siècle. C'est également l'occasion pour l'écrivain de décrire son parcours littéraire et expliquer sa conception de l'écriture. 


Baden Baden (juillet 2009)
Le récit est organisé selon la chronologie des événements. On y découvre le charme suranné de l'époque d'avant la première guerre mondiale, où la sécurité est le moteur qui fait tourner paisiblement cette vie douce et réglée. Le pouvoir est entre les mains de la bourgeoisie libérale, l'autorité n'est pas remise en question et le respect, l'honneur et l'honnêteté sont les valeurs dominantes. Ce terreau fertile nourrit une jeunesse affamée d'art et de beauté, occupations réservées à ceux qui n'ont pas à craindre le lendemain. C'est ainsi que Stefan Zweig découvre, alors adolescent, les joies de la littérature, de la poésie et du théâtre.

Les fondations solides de l'empire sont cependant secouées par les mouvements socialistes qui commencent à faire irruption en Autriche au début du siècle. La société autrichienne sort imperceptiblement de son long sommeil et le changement est en marche.

Stefan Zweig, devenu étudiant en philosophie à l'université de Vienne, publie son premier recueil de poèmes chez la maison d'édition la plus en vue à l'époque et collabore à des journaux prestigieux. Il a 20 ans, nous sommes en 1901. Il entame également sa vie de nomade, voyageant à travers l'Europe pour rencontrer d'autres écrivains et découvrir un monde différent de celui dans lequel il vit. Il fait ainsi la connaissance de Peter Hille à Berlin, Émile Verhaeren à Bruxelles (dont Stefan Zweig traduira les poèmes), Léon Bazalguette, Rainer Maria Rilke, Auguste Rodin, Paul Claudel, Jules Romain, Romain Rolland (qui restera un grand ami de Stefan Zweig) à Paris, W. B. Yeats à Londres. Il visite l'Italie, l'Espagne, la Hollande. Après ses études, il signe un contrat avec la maison d'édition allemande Insel-Verlag avec laquelle il travaillera pendant plus de trente ans. D'autres voyages outre-mers suivront, l'Inde, l'Amérique, l'Afrique, qui lui feront réaliser combien il reste attaché à la Vieille Europe.


Oberammerrau (juillet 2009)
En plus des détails biographiques, l'auteur donne d'intéressantes descriptions du contexte historique, social et économique qui a conduit les nations dans le gouffre de deux guerres mondiales. Il décrit notamment l'insouciance et la désinvolture qui ont précédé l'annonce du premier conflit. Personne ne soupçonnait alors l'ampleur que pourrait prendre cette guerre dans une Europe si paternaliste. La première guerre mondiale fut le séisme apocalyptique qui acheva le déclin de l'empire déjà fragilisé par l'évolution des mentalités. 


Oberammerrau
Le vernis des convenances étant craqué, les pensées et les mœurs allaient bouger plus librement. L'auteur décrit l'entre-deux guerre comme une période d'euphorie, voire de folie, portée par les progrès industriels. Il achète une propriété à Salzbourg et connaît la gloire. Il continue de voyager, notamment en Russie, « A côté de quelques automobiles rutilantes, les istvochicks barbus et crasseux fouettaient leurs maigres petits chevaux avec des paroles caressantes qui faisaient un bruit de baisers ». L'inflation dans laquelle tombera l'Autriche, et surtout l'Allemagne, sème cependant les graines d'un second conflit, arrosées par des courants fascistes nés en Italie dans les années 20, puis exacerbés en Allemagne dans les années 30. 

À travers cet ouvrage, l'auteur insiste particulièrement sur sa neutralité politique, constante à travers les années malgré la partisanerie de nombreux confrères. Il exprime également son désir de voir une Europe unifiée mettre ses forces et ses talents dans la créativité artistique et scientifique. Il décrit avec lassitude ses vains efforts pour essayer d'enrayer les conflits. La fin de ce récit est pleine de l'amertume d'un homme qui ne demandait qu'à cueillir la beauté du monde pour en composer des bouquets littéraires. Impuissant devant tant de barbarie, l'écrivain raffiné n'a pu accepter la violence de ses contemporains. Son suicide, le 26 février 1942 au Brésil, semble la réponse la plus altière qu'il pouvait donner à des actes qui venaient contredire les hautes ambitions qu'il avait pour son époque.   

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