dimanche 10 mai 2015

The Daylight Factory

« Au printemps, des roses, des lys, des violettes simples et doubles. En été, du pavot, des poires, des pommes de plusieurs espèces; maintenant qu'il est automne, du raisin, des figues, des grenades, des myrtes verts. » Philetas


Photo http://www.daylightfactory.ca/
Ce restaurant est enfoui rue Saint Alexandre, à Montréal, dans l'ombre du magnifique bâtiment de verre et de métal de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Ce quartier, appendice du quartier chinois, était désolé il y a quelques années, avant que ne se construise le nouveau palais des congrès et que ne s'installe la Caisse. 

Désormais, luxueux appartements, bureaux, salons de beauté, cafés et brasseries sont venus égayer ces tristes lieux devenus à la mode. C'est dans ce contexte qu'a fleuri le restaurant Daylight Factory.

Ouvert seulement à l'heure du déjeuner (et les jeudis pour des 5 à 7), cet endroit est le rendez-vous des gens d'affaires qui travaillent dans le quartier. En été, une ravissante terrasse ombragée offre une oasis rafraîchissante et calme dans ce désert urbain de bruit et de métal.

Le cadre est urbain-chic-décontracté. Cet ancien entrepôt, reconverti en salle de restaurant, a gardé son cachet. Haut de plafonds, avec des poutres d'acier, cette salle minimaliste accueille une vingtaine de tables. Une carte de vins d'importation privée réserve de délicieuses surprises. Avec la salade de turbot tiède, j'ai toujours bu d'excellents blancs à la robe soyeuse et dorée, aux parfums de pêche ou d'agrumes. Les plats sont simples (tartares, salades et paninis), légers mais nourrissants, d'excellente qualité et toujours agrémentés d'une pointe de fantaisie et d'élégance. Le plat du jour offre une alternative aux appétits de gros oiseaux qu'une salade ne sustenterait pas, mais qui aiment ce style raffiné et contemporain.

J'aime l'ambiance de ce petit restaurant discret, à l'abri des regards, et pourtant toujours plein. Il faut dire que j'y suis toujours accompagnée d'amies dont la grâce et la délicatesse s'harmonisent merveilleusement bien au charme de cet endroit. Les murs nus font caisse de résonance et il peut être difficile de tenir une conversation d'affaires ou des confidences dans ce lieu pourtant propice aux épanchements. 

Cet endroit est un morceau de mon passé dont j'aime à me rappeler...

Pour faire une réservation : http://www.daylightfactory.ca/

dimanche 22 mars 2015

La peau de chagrin

« J’ai tout obtenu parce que j’ai tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de voir; car voir, c’est savoir ! » La peau de chagrin, Honoré de Balzac


Publié en 1831, le roman La peau de chagrin fait partie de l'oeuvre de Balzac intitulée la Comédie humaine.

Ce conte fantastique relate la vie de Raphaël de Valentin, jeune homme ruiné qui échangea sa vie contre la réalisation de tous ses désirs. La peau de chagrin est le talisman dont il fit l'acquisition chez un antiquaire, alors qu'il attendait le moment propice de se jeter dans la Seine. À chacun de ses désirs, la peau rétrécissait jusqu'au jour où réduite à rien, Raphaël perdit la vie. 


Rue d'Aligre (Paris, 1996)
Les désirs tuent. Est-ce la conclusion qu'il faut tirer de ce roman ?


Ainsi Raphaël désira un somptueux banquet digne des libations grecques, se terminant par une démoniaque orgie. Il fut invité le soir même chez un amphitryon prodigue, par un ami qu'il croisa par hasard sur les bords de la Seine. Raphaël désira deux cent mille livres de rente. Il reçu un héritage d'un oncle éloigné qui fit de lui un multi-millionnaire. Et chaque fois, la surface de la peau diminuait. Alors pour préserver sa vie, Raphaël s'enferma dans son château et demanda à ses serviteurs de combler ses moindres désirs avant même qu'il put les formuler. Seul, menant une existence absurde et amère, conscient des pouvoirs qu'il avait sans les avoir utilisés à bon escient, Raphaël dépérit. Puis il trouva l'amour.

Et l'amour le précipita dans la mort.

Prague (2007)
Est-il préférable de vivre intensément moins longtemps, consumé par les désirs et les passions ? ou vivre une existence longue, mais fade et monotone ? Est-il nécessaire de satisfaire tous ses désirs pour être heureux ? Et pourquoi avons-nous tant de désirs ? Telles sont les questions que l'on se pose en refermant ce roman, questions auxquelles l'auteur ne répond pas...

Pour moi, une vie sans désir est comme une rose du Bengale, sans épine et sans parfum. Mais le désir est effrayant. Et derrière toute peur se cache un désir. La satisfaction du désir, c'est-à-dire le plaisir, dépend de notre aptitude à accepter la souffrance. Celui qui a peur de souffrir, aura également peur du plaisir. Désir, passion, plaisir sont l'énergie de la vie, sa force vitale, mais sont indissociables de la souffrance, tout comme la lumière est indissociable de l'ombre.

samedi 28 février 2015

Mesón

« Sa mère s'était procurée un petit fût d'un excellent vin de Malaga, et riant à l'idée d'être grise, elle en buvait deux doigts, pas davantage. » Un cœur simple, Gustave Flaubert


Photo www.restomeson.com
Près de chez moi, vient d'ouvrir un restaurant comme je les aime : élégant mais décontracté, menu classique mais avec des touches d'une originale fantaisie, des produits de qualité, une belle carte des vins, une ambiance gaie mais pas trop bruyante ni tapageuse, une clientèle de bon goût, une déco urbaine mais chaleureuse, un service parfait mais pas guindé, des prix raisonnables. Il s'agit du restaurant d'inspiration espagnole, Mesón, dans le quartier Villeray, à Montréal.

En passant devant la devanture du restaurant il y a quelques semaines, j'avais été séduite par ces larges baies vitrées derrière lesquelles les convives semblaient goûter un moment délicieux. Sachant que ce restaurant était affilié, de part deux de ses propriétaires, au célèbre restaurant de tapas, Tapéo, à quelques coins de rues de là, j'imaginais qu'il s'agissait ici de tapas ibériques. N'ayant ni l'occasion, ni le convive pour m'accompagner, je laissais ma curiosité sur sa faim...

Puis l'occasion s'est enfin présentée et c'est avec joie que j'ai découvert ce restaurant. D'emblée, ce fût le coup de foudre. Moins grande que je l'imaginais, la salle est intelligemment organisée. L'espace joue avec la lumière, l'ambiance est cosy sans que l'on y étouffe. Une déco moderne, dans les tons de noir et de gris, est mise en valeur par un éclairage efficace et pourtant tamisé qui incite aux rapprochements. La cuisine, tâche de lumière vive dans cet ensemble plutôt sombre, est comme une étoile scintillante. Une valse de cuisiniers s'affairent aux fourneaux, sans stress, sans pagaille et le spectacle est fascinant de coordination et de bonne entente. Nous étions au bar, le restaurant étant déjà plein lorsque j'ai voulu réserver. 

Nous n'avions malheureusement pas très faim ce soir-là et nous avons donc opté pour un plat unique. Pourtant, deux entrées ont retenu mon attention : les sardines grillées sur purée de hummus et le gravlax de truite aux oignons verts et citron. J'ai même pensé commander deux entrées en guise de plat. Un autre plat, les cocas, sont de petites pizzas faites d'une pâte plus joufflue que la pâte à pizza traditionnelle, et garnies de manière originale (serrano, manchego et choux frisé; anchois, artichauts et olives, etc.). L'une d'elle était à l'encre de sèche. Parfait comme entrée à partager.

J'ai choisi un poulet aux amandes sur purée de pommes de terre et poivrons rouges grillés. À la manière d'un tajine, ce poulet, d'une tendreté exceptionnelle, avait dû cuire pendant de nombreuses heures à l'étouffée. Parfumé de cardamone, accompagné d'une sauce légère et croquante à base d'amandes et intensément accompagné d'un verre de Rioja, je me suis régalée. Mon convive a choisi une paëlla dont le goût fumé était très exotique, peut-être trop fumé à mon goût. Des moules, des calmars, des crevettes agrémentaient généreusement un riz de safran cuit à la perfection.

Si j'avais osé prendre un dessert ce soir-là, j'aurais choisi un flan au café et chocolat blanc. L'éclair au nougat me semblait très original, mais je n'aime pas la pâte à chou...

Nous sommes repartis enchantés de cette découverte d'autant plus séduisante qu'elle se situe à quelques pas de chez moi. Une adresse que je souhaite partager abondamment avec mes amis, une superbe alternative à ma cuisine désastreuse...

Pour une réservation : http://restomeson.com/

vendredi 20 février 2015

La reine Margot

« Être reine, être forte, être jeune, être riche, être belle et souffrir ce que je souffre… oh ! c’est impossible. » La reine Margot, Alexandre Dumas


New York (2014)
Je me demande pourquoi la lecture de « La reine Margot » d'Alexandre Dumas n'est pas obligatoire dans les écoles. Il aurait alors été impossible d'oublier cette importante période de l'histoire de France : la nuit de la Saint-Barthélemy, la mort de Charles IX et les méfaits de Catherine de Médicis pour empêcher le roi Henri III de Navarre d'accéder au trône de France. 


Peut-être ai-je encore à l'esprit le film intense et magnifique de Patrice Chéreau. Isabelle Adjani y était époustouflante de beauté et de sensualité et tout au long de ma lecture, son visage d'albâtre n'a cessé de me poursuivre.

Le mariage de Marguerite de Valois, soeur du roi Charles IX, et de Henri III de Navarre est célébré le 18 août 1572 à Paris dans le but de sceller la paix entre catholiques et protestants. En réalité, il s'agit d'un complot pour attirer les huguenots sur le territoire des catholiques et les avoir ainsi à portée de main pour mieux les contrôler. Dans la nuit du 24 août 1572 (nuit de la Saint-Barthélemy), d'atroces massacres sont menés par les catholiques contre les protestants. Le couple princier, à défaut d'amour, restera uni dans sa lutte contre les multiples conspirations qui ne cesseront de se fomenter contre Henri de Navarre, et les protestants.



Versailles (2012)
L'ennemi principal de Henri de Navarre est Catherine de Médicis à qui on a prédit, selon le roman, l'accession de Henri de Navarre, un Bourbon, au trône de France. La reine mère veille à ce que ce trône reste entre les mains des Valois, c'est-à-dire ses fils : Charles IX, puis le duc d'Orléans (devenu duc d'Anjou) et enfin, le duc François d'Alençon.

Malgré les manigances souvent dangereuses de la reine Catherine, Henri III de Navarre parvient à échapper à tous les pièges, en particulier grâce à l'amitié qui le lie avec Charles IX. Ce dernier accorde davantage sa confiance à Henri de Navarre qu'à ses frères qu'il soupçonne, à juste titre, de vouloir lui voler le trône. C'est la raison pour laquelle Charles IX éloignera le duc d'Anjou en le faisant roi de Pologne, et donnera la Navarre, que Henri lui a cédée, au duc d'Alençon.


Jardins du Trianon (2012)
La santé de Charles IX se détériore. Selon le roman, Charles IX serait mort empoisonné à l'arsenic en feuilletant un livre de chasse que la reine Catherine avait offert à Henri de Navarre après l'avoir enduit de poison. Profitant de l'éloignement du duc d'Anjou en Pologne, le duc d'Alençon tentera de prendre le pouvoir à la mort du roi. Catherine de Médicis déjoue la conspiration et le duc d'Anjou devient alors Henri III de France. C'est ainsi que s'achève le roman.

Henri de Navarre montera sur le trône de France en 1589, devenant ainsi Henri IV, après que Henri III, devenant ainsi le premier roi de la branche de Bourbon à régner. 

Dans ce roman, il y a aussi les amours de Marguerite avec le comte de la Môle, protestant intrépide qui se distingue par son courage et son amour. Et également celles du comte Annibal de Coconnas, catholique haut en couleur devenu grand ami de la Môle, avec Henriette de Nevers. Les deux amis mourront décapités en place de Grève, accusés de la mort de Charles IX.

Une passionnante page d'histoire dans laquelle l'aventure, l'amour, la politique et l'humour se fondent dans une exquise harmonie.

lundi 2 février 2015

Le monde d'hier. Souvenirs d'un Européen.

« Si bizarrement, si absurdement que notre chemin semble s’écarter de nos vœux, il finit pourtant toujours par nous ramener à notre but invisible. » Le monde d'hier, Stefan Zweig


Entrefilet du journal Le petit parisien paru le 26 février 1942
(Source : wikipedia)
Ce récit autobiographique, rédigé par Stefan Zweig à partir de 1934, alors que l'auteur juif autrichien et son épouse sont en exil en Angleterre puis au Brésil, sera publié en 1944. Le manuscrit a été posté à l'éditeur un jour avant le suicide des deux époux, en février 1942.

Je connaissais cet écrivain par ses célèbres romans et ses biographies, dans lesquels se retrouvent le raffinement et l'élégance viennoise. Je pris donc un intérêt particulier à la lecture de cet ouvrage qui porte un regard instruit sur la première moitié du XXe siècle. C'est également l'occasion pour l'écrivain de décrire son parcours littéraire et expliquer sa conception de l'écriture. 


Baden Baden (juillet 2009)
Le récit est organisé selon la chronologie des événements. On y découvre le charme suranné de l'époque d'avant la première guerre mondiale, où la sécurité est le moteur qui fait tourner paisiblement cette vie douce et réglée. Le pouvoir est entre les mains de la bourgeoisie libérale, l'autorité n'est pas remise en question et le respect, l'honneur et l'honnêteté sont les valeurs dominantes. Ce terreau fertile nourrit une jeunesse affamée d'art et de beauté, occupations réservées à ceux qui n'ont pas à craindre le lendemain. C'est ainsi que Stefan Zweig découvre, alors adolescent, les joies de la littérature, de la poésie et du théâtre.

Les fondations solides de l'empire sont cependant secouées par les mouvements socialistes qui commencent à faire irruption en Autriche au début du siècle. La société autrichienne sort imperceptiblement de son long sommeil et le changement est en marche.

Stefan Zweig, devenu étudiant en philosophie à l'université de Vienne, publie son premier recueil de poèmes chez la maison d'édition la plus en vue à l'époque et collabore à des journaux prestigieux. Il a 20 ans, nous sommes en 1901. Il entame également sa vie de nomade, voyageant à travers l'Europe pour rencontrer d'autres écrivains et découvrir un monde différent de celui dans lequel il vit. Il fait ainsi la connaissance de Peter Hille à Berlin, Émile Verhaeren à Bruxelles (dont Stefan Zweig traduira les poèmes), Léon Bazalguette, Rainer Maria Rilke, Auguste Rodin, Paul Claudel, Jules Romain, Romain Rolland (qui restera un grand ami de Stefan Zweig) à Paris, W. B. Yeats à Londres. Il visite l'Italie, l'Espagne, la Hollande. Après ses études, il signe un contrat avec la maison d'édition allemande Insel-Verlag avec laquelle il travaillera pendant plus de trente ans. D'autres voyages outre-mers suivront, l'Inde, l'Amérique, l'Afrique, qui lui feront réaliser combien il reste attaché à la Vieille Europe.


Oberammerrau (juillet 2009)
En plus des détails biographiques, l'auteur donne d'intéressantes descriptions du contexte historique, social et économique qui a conduit les nations dans le gouffre de deux guerres mondiales. Il décrit notamment l'insouciance et la désinvolture qui ont précédé l'annonce du premier conflit. Personne ne soupçonnait alors l'ampleur que pourrait prendre cette guerre dans une Europe si paternaliste. La première guerre mondiale fut le séisme apocalyptique qui acheva le déclin de l'empire déjà fragilisé par l'évolution des mentalités. 


Oberammerrau
Le vernis des convenances étant craqué, les pensées et les mœurs allaient bouger plus librement. L'auteur décrit l'entre-deux guerre comme une période d'euphorie, voire de folie, portée par les progrès industriels. Il achète une propriété à Salzbourg et connaît la gloire. Il continue de voyager, notamment en Russie, « A côté de quelques automobiles rutilantes, les istvochicks barbus et crasseux fouettaient leurs maigres petits chevaux avec des paroles caressantes qui faisaient un bruit de baisers ». L'inflation dans laquelle tombera l'Autriche, et surtout l'Allemagne, sème cependant les graines d'un second conflit, arrosées par des courants fascistes nés en Italie dans les années 20, puis exacerbés en Allemagne dans les années 30. 

À travers cet ouvrage, l'auteur insiste particulièrement sur sa neutralité politique, constante à travers les années malgré la partisanerie de nombreux confrères. Il exprime également son désir de voir une Europe unifiée mettre ses forces et ses talents dans la créativité artistique et scientifique. Il décrit avec lassitude ses vains efforts pour essayer d'enrayer les conflits. La fin de ce récit est pleine de l'amertume d'un homme qui ne demandait qu'à cueillir la beauté du monde pour en composer des bouquets littéraires. Impuissant devant tant de barbarie, l'écrivain raffiné n'a pu accepter la violence de ses contemporains. Son suicide, le 26 février 1942 au Brésil, semble la réponse la plus altière qu'il pouvait donner à des actes qui venaient contredire les hautes ambitions qu'il avait pour son époque.   

vendredi 30 janvier 2015

Thérèse Raquin

« Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin, la même journée vide. » Thérèse Raquin, Émile Zola


Rue McGill College, Montréal (Photo Diane S. 1996)
J'avais 16 ans lorsque j'ai lu Thérèse Raquin pour la première fois. Et je ne suis pas surprise aujourd'hui que ce livre ne m'est laissé qu'un souvenir vague et opaque. La fraîcheur de mon adolescence était certainement imperméable aux vices et aux souffrances racontés par Émile Zola dans ce roman.

Publié en 1867, avant la série des Rougon-Macquart, ce livre conte l'histoire sordide d'un couple, Thérèse et Laurent, rongé par le remords jusqu'à la mort.

Thérèse est la nièce de Madame Raquin, que cette dernière a recueillie car son frère ne pouvait la garder. Du sang oriental coule dans les veines de Thérèse, enfant farouche et fougueuse. Camille, le fils de Madame Raquin, est un enfant fragile, qui sent le malade et que sa mère couve d'une étouffante protection. Thérèse contient alors sa nature sanguine pour satisfaire les caprices maternels de sa tante.


Petite Italie, Montréal (Photo Diane S. 2014)
Les enfants grandissent dans ce terreau mal aéré, anémiés de soleil, nourris de potions et de remèdes, carencés de vie. Ils atteignent l'âge nubile, sont mariés par habitude d'être ensemble, et la vie s'écoule dans une petite mercerie que Madame Raquin a achetée dans une ruelle sombre et humide de Paris, à la demande de Camille.

Camille est un petit employé de bureau. Un soir, il rentre accompagné de Laurent, vague ami d'enfance qu'il a retrouvé par hasard à son travail. Laurent prend l'habitude de venir chez les Raquin. Laurent est un homme, et ses mains puissantes, son large cou, ses muscles saillants plongent Thérèse dans une fascination dont ses sens se sont emparés. Laurent et Thérèse deviennent amants, Thérèse par un appétit dévorant d'amour et de passions, Laurent par ennui, par défi peut-être.


Détail de la Sagrada Familia
Barcelone (Photo Diane S. 2002)
Les mois passent et les amants deviennent inséparables. L'un et l'autre ont besoin de leurs caresses. Leurs fantasmes les conduisent à imaginer le meurtre de Camille. Un dimanche, à l'occasion d'un tour en barque sur les bords de la Seine, Laurent noie Camille sous le regard de Thérèse.

Le meurtre ne sera jamais découvert par la police, qui croit à un accident. Madame Raquin, effondrée de douleur, trouve en Thérèse et en Laurent le réconfort dont elle a besoin pour continuer à vivre. Elle chérit les meurtriers de son fils et, sous les manipulations machiavéliques du couple, offre Thérèse en mariage à Laurent, avec toutes ses économies. 


Détail de la Sagrada Familia (Photo Diane S. 2002)

Les amants ne peuvent cependant pas profiter de leur crime et goûter les délices de la passion qui les avaient conduits au meurtre. Sans cesse, le spectre du noyé surgit entre eux et le couple se déchire dans une haine hideuse sans parvenir à se débarrasser de l'angoisse qui les ronge. 

Madame Raquin devient paralysée, même les muscles de son visage ne lui permettent plus d'articuler un mot, « elle gisait dans un fauteuil, comme un paquet, comme une chose... Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d’une main, comme d’une bouche, pour demander et remercier… rien n’était plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce visage mort ». Elle assiste, impuissante, à l'immonde déballage du crime, aux crises de nerfs de Thérèse et de Laurent, aux coups violents qu'ils se donnent, dans la salle à manger triste et humide qui sent le moisi.  Et elle attend que la vie la venge, en regardant les meurtriers s'auto-détruire moment après moment. Et sous les yeux secs de la vieille Madame Raquin, « Laurent et Thérèse échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait ».

On ressort de ce roman courbaturé des coups que la violence de l'âme peut donner. Le style réaliste et mélodique de Zola sait heureusement apaiser les douleurs, d'un baume rafraîchissant. J'ai pour Zola une admiration sans limite que chacun de ses livres nourrit indéfectiblement.

vendredi 9 janvier 2015

Ballades dans New York - Times Square et MidTown

« Sous les tonnelles, entre les feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes. » Thérèse Raquin, Émile Zola


Times Square (Photo Diane S. 2014)
Ma promenade se poursuit dans les quartiers qui font la signature de New York. 

Times Square reste fidèle à mes souvenirs. Le coeur palpitant de New York, c'est ici. Cet endroit semble canaliser les énergies de la ville, attirant à lui le mouvement, la couleur et le bruit. Grandiose, fascinant, envoûtant, Times Square ne peut être décrit. Il faut le vivre, y respirer ses vibrations, se tremper dans ce tourbillon d'impressions. Il n'est pas question ici de beauté ou d'harmonie car il s'agit d'un tout autre registre. On est plutôt dans le spectaculaire, dans une ambiance électrisante qui nous déplace sur une autre longueur d'onde. On change de monde en venant à Times Square, quittant un univers où le temps et la modération sont de rigueur, pour entrer dans une dimension atemporelle, démesurée et sans repère. Times Square ne dort jamais et la lumière des néons ne permet plus de distinguer le jour de la nuit. Comme un soleil, ce quadrilatère rayonne de mille feux auxquels on vient se ressourcer.

5e Avenue (Photo Diane S. 2014)
Le quartier environnant représente mon rêve américain. Je pensais être davantage sous le charme de Greenwich Village, NoLiTa, SoHo, Chelsea, mais c'est pourtant dans MidTown que mon cœur sautille de joie. 

À l'approche des fêtes de fin d'année, un marché de Noël s'est installé dans le joli Bryant Park. Ce délicieux endroit est d'un romantisme digne des films de Gary Grant et Deborrah Kerr. Idéal pour une pause déjeuner, je me suis installée sur l'une des jolies tables de pique-nique qui entourent la patinoire, un bol de soupe fumante entre les mains. Des kiosques vendent des plats chauds à emporter.


Rockefeller Center (Photo Diane S. 2014)
MidTown, c'est aussi le quartier des affaires et mon goût pour les gratte-ciels est ici comblé. J'aime surtout l'heure du lunch, pendant laquelle les employés mangent à la va-vite dans les nombreux comptoirs de prêt-à-manger (pour reprendre l'expression d'une enseigne). Que le lunch soit acheté ou apporté de la maison, on s'installe à la bonne franquette dans des endroits prévus à cet effet, sans le tralala d'un restaurant. C'est à la recherche de cette liberté que je me suis installée à Montréal, il y a 18 ans maintenant. Et encore aujourd'hui, je reste émerveillée par cette absence de protocole dont la simplicité révèle l'essentiel.



MidTown (Photo Diane S. 2014)
J'avais oublié que Grand Central Terminal, une des trois gares de la ville, était si belle. La lumière tamisée, l'immense horloge qui veille sur le hall, la myriade de voyageurs qui traversent ces couloirs qu'on dirait de marbre, l'écho des pas qui réverbère sous la voûte étoilée et les balcons d'où l'on peut admirer ce continuel ballet, font de cet endroit un lieu magnifique.

Les vitrines des magasins chics de la 5e ou de Madison Avenue sont des œuvres d'art devant lesquelles les badauds émerveillés restent suspendus. Je croyais Paris l'unique souveraine en matière d'élégance, mais je me trompais. 
Central Park (Photo Diane S. 2014)
Loin du luxe tapageur auquel les américains de Los Angeles nous ont habitué, les devantures que j'ai vues ici sont décorées avec un goût subtil et poétique. Mais avec le temps, mon regard a peut-être changé... 

Ma promenade prend fin aux abords de Central Park. Le brouillard qui s'abat sur le parc recouvre son visage d'une fine voilette, rendant ainsi son regard vaporeux. 

C'est ici que se termine le récit de mon séjour à New York. Cette ville reste pour moi un mystérieux secret qu'aujourd'hui, je sais ne jamais percer. Sa diversité, son effervescence, son éclat, sa démesure en toutes choses, son rythme, sa puissance font d'Elle un pôle qui attire tout à lui, le bon, comme le moins bon. New York est pour moi l’œil du monde, fait pour voir et être vu, et à partir duquel il est possible de se forger un regard neuf, libéré de toutes les conventions.