dimanche 1 mai 2016

La faute de l'abbé Mouret

« À cette heure, il ne semblait plus avoir de chair, le poil lui était honteusement tombé, toute sa virilité se séchait  sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe » La faute de l'abbé Mouret, Émile Zola.

Rue McGill College, Montréal, 1996
Ce roman est le cinquième de la fresque colossale des Rougon-Macquart, faisant suite à La conquête de Plassans. Traitant du combat intérieur entre ce que l'on croit être le bien et le mal, dans un décor de jardin d'Eden, la lecture de cet ouvrage pourra sembler fastidieuse à qui déteste la religion... et la botanique !

Serge Mouret est ordonné prêtre à l'âge de 25 ans et il choisit comme paroisse, le petit village des Artaud, à quelques kilomètres de Plassans, sa ville natale. Sa vocation n'a pas été inspirée par la gloire ou le pouvoir, mais par la soif d'une vie pure et détachée des vicissitudes matérielles. Il sublime son désir dans un amour céleste qu'il voue à la Vierge Marie et dans une vie asséchée par les mortifications. Cet ascétisme le conduit à la maladie et c'est son oncle, le Docteur Pascal, qui le sortira de son sacerdoce mortifère pour le mener au Paradou, auprès de Jean Bernat, vieil homme athée et proche de la terre et de sa nièce âgée de 15 ans, Albine, semblable à une fleur en bouton.


Outremont, Montréal, 2015
Le Paradou est un grand domaine laissé à l'abandon. Symbole du jardin d'Eden, la végétation vibre à l'unisson avec les éléments... « à certaines heures de nuages d’encre, les arbres tordus craquaient, la terre laissait traîner ses herbes sous l’averse, comme des cheveux de noyée »... « au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée, le matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs de son oreiller ». Les descriptions de ces jardins sont luxuriantes et feuillues, et Zola égraine dans ces lignes la liste complète des espèces horticoles.

Albine est une enfant sauvage et recluse, que la société n'a pas abîmée. Elle prend soin de Serge et lui apprend à goûter le soleil, à s'offrir à la caresse du vent ou au parfum des roses... « Tu viens du jardin! Tu viens du jardin! Répétait-il, ravi. Je le savais. Quand tu es entrée, tu avais l’air d’une grande fleur… Tu m’apportes tout le jardin dans ta robe ». Se développe entre eux un attachement, qui fleurit en désir... « Ils ne cherchaient plus qu’à rapprocher leur visage pour se sourire de plus près » ... et trouve sa quintessence dans l'acte physique... « Les roses avaient leur façon d’aimer. Les unes ne consentaient qu’à entrebâiller leur bouton, très timides, le cœur rougissant, pendant que d’autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées, folles de leur corps au point d’en mourir ».

Mile-End, Montréal, 2015
Frère Archangias enlève l'abbé Mouret des bras du Paradou pour le rendre à sa paroisse. Commence alors pour Serge un combat intérieur entre le désir et l'appel de Dieu. Entre une vie moussue comme une rose, pleine d'épines et de parfums, et une vie froide, lisse et tracée, l'abbé choisira celle qui lui semble la plus facile : la paisible rectitude. Albine se donnera la mort, voyant son amant entre les bras de Dieu pour toujours.

Construit sur un contraste permanent, ce livre étale le plaisir le plus fleuri et l'ascétisme le plus strict, les instincts de la terre et l'appel du ciel, les douces caresses d'Albine et l'impassible visage de la Vierge Marie, la luxuriance du Paradou et l'humidité glaciale de l'église. J'y ai lu les plus belles pages d'amour, céleste et physique.