![]() |
| Photo Diane S. 1996 |
Il est 13H00. La cloche de la mairie, place d'Aligre,
vient de sonner et le fantôme du garde champêtre qui jadis arpentait le marché
comme un Cerbère rejaillit des temps anciens.
Le marché vient d'atteindre le comble de l'apothéose dans un
délire de cris, comme un bouquet final, pour vendre ses dernières denrées. Je regarde se dissiper lentement le brouillard d'hommes
de ma terrasse de café à l'angle de la rue d'Aligre et de la rue Théophile
Roussel;
Le marché ferme. À
l'emplacement du fleuriste qui jouxte le marché couvert, il ne reste plus qu'un
fouillis de roses rouges, crème et orangées, comme les cadavres de bouquets que
des spectateurs imaginaires auraient lancé aux toréadors victorieux.
Le petit ventre de Paris
Le 2 février 1642, l'abbesse Marie
Bouthillier reçut de Louis XIII le privilège
de créer un marché couvert. La petite halle,
c'est ainsi que s'appelait ce marché, se
situait sur le faubourg Saint Antoine, vis à
vis de l'abbaye.
La population du quartier augmentant, le marché empiéta sur
la voie publique, embarrassant le trafic sur le faubourg. Il faut alors
imaginer un déballage de ballots de fourrage, dans un fouillis de voitures de
cheval et de paysannes en cheveux.
![]() |
Les abbesses, avec à leur tête Gabrielle Charlotte de
Beauveau, demandent alors au roi Louis XVI l'ouverture d'un nouveau marché et
mettent en vente un terrain composé de marécages et d'enclos.
En 1779, Nicolas Lenoir commença l'aménagement du marché. Le marché Beauveau saint Antoine fut achevé en 1781. En 1793, le marché, devenu propriété nationale est baptisé
désormais marché Lenoir. Jusqu'en 1843, date de la reconstruction du marché,
les droits de place et de vente sont perçus par un fermier moyennant une
redevance qu'il verse à l'État. Ces droits seront désormais perçus par la Ville de Paris. Le marché couvert, situé aujourd'hui
sur la Place d'Aligre, sera achevé en 1846. En 1867, le marché devient le
marché d'Aligre, du nom de la bienfaitrice de l'hospice des enfants trouvés qui
se situait à l'emplacement de l'actuel square Trousseau. Aligre est alors le
deuxième ventre de Paris où les revendeurs des
Halles viennent s'approvisionner.
![]() |
Compteurs d'œufs et langueyeurs
À cette époque, les produits,
cultivés et vendus directement sur le marché par les paysans des alentours de
Paris, s'entassent dans un tohu-bohu de tous les diables; chaos d'hommes, de
végétaux et d'animaux tout de même ordonné par les compteurs d'œufs, les
placiers du XVIIIe siècle.
Vers la fin du XIXe siècle, les revendeurs qui
s'approvisionnent aux Halles et les intermédiaires commencent à s'installer sur le marché tandis que les producteurs peu à
peu s’écartent du marché. Ce phénomène s’est amplifié et aujourd'hui les producteurs
ont quasiment disparu. De temps en temps, une jeune femme vient vendre les
fleurs de son jardin, ou un vieux monsieur, ses petits pots de miel.
Il y a l'image insolite des porcs tirant la
langue à des messieurs appelés
langueyeurs, qui l'examinent. Ce sera leur dernier pied de nez au sort qui les
attend.
Au commerce de la nourriture, s'ajoute également le commerce
des fripes et de la brocante. On raconte que les "marchandes à la
toilette" rachetaient aux bourgeoises les robes qu'elles ne portaient plus
pour les revendre sur le marché avec les ragots qui vont avec.
![]() |
Les plus
démunis pouvaient profiter des restes des festins du palais du Louvre qui leur
étaient offerts sur le marché même. Cette tradition a perduré; Dans les années 20, les pauvres du marché
pouvaient trouver au fond de la halle des petits carrés de papiers de toutes
les couleurs sur lesquels on avait disposé pour eux les restes des grands
restaurants de Paris. Et parce que cette mosaïque évoquait le costume de cette
figure de carnaval, on appela ces bienfaiteurs du joli nom d'Arlequin. La
vocation de ce marché a toujours été, depuis les abbesses Saint Antoine, de
fournir à ceux qui n'ont rien, de quoi vivre. C'est aujourd'hui encore l'un des
marchés les moins chers de Paris. Tous les jours, à sa fermeture, lorsque les
cageots défoncés et remplis de fruits et de légumes abîmés sont renversés au
milieu de la rue en attendant d'être jetés dans la benne, de vieilles femmes
toutes déformées de s'être tant cognées à la
vie, trient les détritus avec leur canne et ramasse la pomme d'or. Elles sont éparpilles
sur le marché comme les anges du calvaire qui au soir, partaient dans un
vol taciturne et lent et c'est pour leur rendre hommage qu'aujourd'hui,
j'écris cet article.
De la Boule d'Or au Baron Rouge
Vous voilà Rue Crozatier, au commencement de la rue
d'Aligre.
Si vous avez envie de vous immerger dans le marché, de vous
engouffrer dans ce petit ventre de Paris, alors choisissez d'y aller le
week-end où l'animation est à son comble.
Ce qui fait aujourd'hui la personnalité du marché d'Aligre, c’est cet amalgame
de cultures, de races, de milieux qui se brassent, s'homogénéisent jusqu'à ne
former qu'une pâte harmonieuse et intemporelle.
Les commerçants
d'Aligre sont en forte proportion d'Afrique du Nord, leur arrivée sur le marché
date de 1950; la rue d'Aligre est parsemée de petites épiceries orientales,
mystérieuses et insolites.
Traversez la rue, en piquant au passage un grain de muscat
ou une petite mandarine impériale au rythme des "à la goûte, à la goûte"
que crient les marchands sur leur stand et qui nous autorisent ainsi à nous
servir, pour goûter s'entend ! Au passage, également, achetez un petit bouquet
de roses pour votre fiancée; elles sont adorables et bon marché.
Nous sommes arrivés place d'Aligre; le marché change alors
d'allure. Sur votre droite, se trouve le marché couvert. Luxe, calme et...
qualité; on a quitté les cercles de l'enfer dantesque pour se retrouver dans un
petit paradis où les fruits sont lisses comme dans une nature morte de Cézanne;
où les gibiers et les volailles avec leur plumage sont encore suspendus à des crochets comme dans les gravures du XVIIIe siècle; près de la fontaine, vous pouvez quelques fois goûter du pain d'épices
fait avec un miel plus parfumé que sucré. Ce marché couvert aurait été surnommé
le petit Fauchon et approvisionnent les bons restaurants de Paris. La clientèle, conforme à l'image
d'un XIIe arrondissement cossu, y est plus selectionnée et plus sélective.
Passons la Mairie, nous débouchons sur la brocante du
marché d'Aligre, l'un des plus vieux marchés aux Puces de Paris. Nous passons
d'abord par le stand de neuf, soldes et fins de stocks à petits prix, pour
arriver au cœur, à l’âme du marché; là où les chineurs se régalent. Un flot de
bibelots, de vieux bouquins et de vaisselles cassées, de bijoux et de gravures,
enfin tout ce qui fait le charme des brocantes.
Toute la vie du quartier, son histoire et ses histoires sont
concentrées à cet endroit. C'est un lieu de rencontres et d'échanges où les
amitiés et même
les amours se font et se défont; on prend le temps de parler, d'écouter et de regarder; on y apprend l'amour des objets et des
gens, la nostalgie du temps qui s'évapore sans laisser de traces, le plaisir de
donner, d'acheter et de recevoir.
Quelques brocanteurs travaillent sur ce marché depuis plus
de 20 ans, par amour de ce quartier qu'ils connaissent d'autant mieux qu'ils
lui donnent son cachet et son charme. Ces personnages, dignes des romans de Balzac,
ne se laissent pourtant pas apprivoiser facilement et ils ont le verbe haut. Mais
quand ils vous acceptent dans leur périmètre, ils vous racontent des histoires
croustillantes sur ce qu'a été le marché; il y a les habitués, devenus des
amis, qui apportent quelques gourmandises du marché ou des fleurs parce qu'ils
ont envie de leur faire plaisir.
Je ne sais si la graineterie, le plus ancien établissement du marché, existe toujours. C'était une minuscule
boutique à l'élégance d'autrefois avec sa multitude de compartiments à graine
en tout genre; l'arrière-boutique était un petit théâtre magique, où les sacs de graines étaient comme de
gros sabliers qui se vidaient et se remplissaient au rythme des cris d'oiseaux
sautillant dans leurs petites cages de fer blanc.
Autour du carreau, il ne reste plus rien des auberges et des
cafés qui foisonnaient au début du siècle; la célèbre auberge de la Boule d'Or
a disparu, comme la Grenouille ou le bar des Marquises. Les
badauds, avec leurs paniers remplis de victuailles, aiment se retrouver
aujourd'hui pour boire un verre de vin, sur les tables-tonneaux du Baron Rouge;
à l'intérieur, des toiles de jeunes peintres se mêlent aux pyramides des
bouteilles.
Que ce soient les commerçants ou les habitants du quartier,
les témoignages sont unanimes : le charme pittoresque du marché s'évanouit peu à
peu et avec lui, toute une tranche de notre passé s'effondre. La clientèle a
beaucoup diminué au profit d'autres marchés du
XIIe arrondissement plus traditionnels et moins cosmopolites, elle devient irrégulière, anonyme, éloignée des préoccupations
du quartier. Les affaires sont moins prospères.
Les commerçants diversifient alors leurs activités et ferment pendant un ou
deux jours pour s'installer ailleurs; or la fidélité
des commerçants, comme d'ailleurs la clientèle, cimente un marché.
Tout l'équilibre de
ce quartier repose sur les reins de ce marché,
qui est en train de s'user. C'est à nous de lui redonner sa force et sa
vigueur. Pour éviter qu'un jour la bête ne se meurt.







Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire