mardi 14 février 2017

Promenade à travers le marché d'Aligre à Paris

« Au printemps, des roses, des lys, des violettes simples et doubles. En été du pavot, des poires; maintenant qu'il est automne, du raisin, des figues, des grenades, des myrtes verts. » Le jardin de Philétas, Daphnis et Chloé, Longus (IIIe siècle ap. JC)


Photo Diane S. 1996
Il est 13H00. La cloche de la mairie, place d'Aligre, vient de sonner et le fantôme du garde champêtre qui jadis arpentait le marché comme un Cerbère rejaillit des temps anciens.

Le marché vient d'atteindre le comble de l'apothéose dans un délire de cris, comme un bouquet final, pour vendre  ses dernières denrées. Je regarde se dissiper lentement le brouillard d'hommes de ma terrasse de café à l'angle de la rue d'Aligre et de la rue Théophile Roussel; 



Le marché ferme. À l'emplacement du fleuriste qui jouxte le marché couvert, il ne reste plus qu'un fouillis de roses rouges, crème et orangées, comme les cadavres de bouquets que des spectateurs imaginaires auraient lancé aux toréadors victorieux.



Le petit ventre de Paris
Le 2 février 1642, l'abbesse Marie Bouthillier reçut de Louis XIII le privilège de créer un marché couvert. La petite halle, c'est ainsi que s'appelait ce marché, se situait sur le faubourg Saint Antoine, vis à vis de l'abbaye. 

La population du quartier augmentant, le marché empiéta sur la voie publique, embarrassant le trafic sur le faubourg. Il faut alors imaginer un déballage de ballots de fourrage, dans un fouillis de voitures de cheval et de paysannes en cheveux.

Les abbesses, avec à leur tête Gabrielle Charlotte de Beauveau, demandent alors au roi Louis XVI l'ouverture d'un nouveau marché et mettent en vente un terrain composé de marécages et d'enclos.

En 1779, Nicolas Lenoir commença l'aménagement du marché. Le marché Beauveau saint Antoine fut achevé en 1781. En 1793, le marché, devenu propriété nationale est baptisé désormais marché Lenoir. Jusqu'en 1843, date de la reconstruction du marché, les droits de place et de vente sont perçus par un fermier moyennant une redevance qu'il verse à l'État. Ces droits seront désormais perçus par la Ville de Paris. Le marché couvert, situé aujourd'hui sur la Place d'Aligre, sera achevé en 1846. En 1867, le marché devient le marché d'Aligre, du nom de la bienfaitrice de l'hospice des enfants trouvés qui se situait à l'emplacement de l'actuel square Trousseau. Aligre est alors le deuxième ventre de Paris où les revendeurs des Halles viennent s'approvisionner.




Compteurs d'œufs et langueyeurs

À cette époque, les produits, cultivés et vendus directement sur le marché par les paysans des alentours de Paris, s'entassent dans un tohu-bohu de tous les diables; chaos d'hommes, de végétaux et d'animaux tout de même ordonné par les compteurs d'œufs, les placiers du XVIIIe siècle.
Vers la fin du XIXe siècle, les revendeurs qui s'approvisionnent aux Halles et les intermédiaires commencent à s'installer sur le marché tandis que les producteurs peu à peu s’écartent du marché. Ce phénomène s’est amplifié et aujourd'hui les producteurs ont quasiment disparu. De temps en temps, une jeune femme vient vendre les fleurs de son jardin, ou un vieux monsieur, ses petits pots de miel.

Il y a l'image insolite des porcs tirant la langue à des messieurs appelés langueyeurs, qui l'examinent. Ce sera leur dernier pied de nez au sort qui les attend.
Au commerce de la nourriture, s'ajoute également le commerce des fripes et de la brocante. On raconte que les "marchandes à la toilette" rachetaient aux bourgeoises les robes qu'elles ne portaient plus pour les revendre sur le marché avec les ragots qui vont avec.



Les plus démunis pouvaient profiter des restes des festins du palais du Louvre qui leur étaient offerts sur le marché même. Cette tradition a perduré; Dans les années 20, les pauvres du marché pouvaient trouver au fond de la halle des petits carrés de papiers de toutes les couleurs sur lesquels on avait disposé pour eux les restes des grands restaurants de Paris. Et parce que cette mosaïque évoquait le costume de cette figure de carnaval, on appela ces bienfaiteurs du joli nom d'Arlequin. La vocation de ce marché a toujours été, depuis les abbesses Saint Antoine, de fournir à ceux qui n'ont rien, de quoi vivre. C'est aujourd'hui encore l'un des marchés les moins chers de Paris. Tous les jours, à sa fermeture, lorsque les cageots défoncés et remplis de fruits et de légumes abîmés sont renversés au milieu de la rue en attendant d'être jetés dans la benne, de vieilles femmes toutes déformées de s'être tant cognées à la vie, trient les détritus avec leur canne et ramasse la pomme d'or. Elles sont éparpilles sur le marché comme les anges du calvaire qui au soir, partaient dans un vol taciturne et lent et c'est pour leur rendre hommage qu'aujourd'hui, j'écris cet article.



De la Boule d'Or au Baron Rouge

Vous voilà Rue Crozatier, au commencement de la rue d'Aligre.
Si vous avez envie de vous immerger dans le marché, de vous engouffrer dans ce petit ventre de Paris, alors choisissez d'y aller le week-end où l'animation est à son comble. Ce qui fait aujourd'hui la personnalité du marché d'Aligre, c’est cet amalgame de cultures, de races, de milieux qui se brassent, s'homogénéisent jusqu'à ne former qu'une pâte harmonieuse et intemporelle.

Les commerçants d'Aligre sont en forte proportion d'Afrique du Nord, leur arrivée sur le marché date de 1950; la rue d'Aligre est parsemée de petites épiceries orientales, mystérieuses et insolites.

Traversez la rue, en piquant au passage un grain de muscat ou une petite mandarine impériale au rythme des "à la goûte, à la goûte" que crient les marchands sur leur stand et qui nous autorisent ainsi à nous servir, pour goûter s'entend ! Au passage, également, achetez un petit bouquet de roses pour votre fiancée; elles sont adorables et bon marché.



Nous sommes arrivés place d'Aligre; le marché change alors d'allure. Sur votre droite, se trouve le marché couvert. Luxe, calme et... qualité; on a quitté les cercles de l'enfer dantesque pour se retrouver dans un petit paradis où les fruits sont lisses comme dans une nature morte de Cézanne; où les gibiers et les volailles avec leur plumage sont encore suspendus à des crochets comme dans les gravures du XVIIIe siècle; près de la fontaine, vous pouvez quelques fois goûter du pain d'épices fait avec un miel plus parfumé que sucré. Ce marché couvert aurait été surnommé le petit Fauchon et approvisionnent les bons restaurants de Paris. La clientèle, conforme à l'image d'un XIIe arrondissement cossu, y est plus selectionnée et plus sélective.



Passons la Mairie, nous débouchons sur la brocante du marché d'Aligre, l'un des plus vieux marchés aux Puces de Paris. Nous passons d'abord par le stand de neuf, soldes et fins de stocks à petits prix, pour arriver au cœur, à l’âme du marché; là où les chineurs se régalent. Un flot de bibelots, de vieux bouquins et de vaisselles cassées, de bijoux et de gravures, enfin tout ce qui fait le charme des brocantes.
Toute la vie du quartier, son histoire et ses histoires sont concentrées à cet endroit. C'est un lieu de rencontres et d'échanges où les amitiés et même les amours se font et se défont; on prend le temps de parler, d'écouter et de regarder; on y apprend l'amour des objets et des gens, la nostalgie du temps qui s'évapore sans laisser de traces, le plaisir de donner, d'acheter et de recevoir.
Quelques brocanteurs travaillent sur ce marché depuis plus de 20 ans, par amour de ce quartier qu'ils connaissent d'autant mieux qu'ils lui donnent son cachet et son charme. Ces personnages, dignes des romans de Balzac, ne se laissent pourtant pas apprivoiser facilement et ils ont le verbe haut. Mais quand ils vous acceptent dans leur périmètre, ils vous racontent des histoires croustillantes sur ce qu'a été le marché; il y a les habitués, devenus des amis, qui apportent quelques gourmandises du marché ou des fleurs parce qu'ils ont envie de leur faire plaisir.


Je ne sais si la graineterie, le plus ancien établissement du marché, existe toujours. C'était une minuscule boutique à l'élégance d'autrefois avec sa multitude de compartiments à graine en tout genre; l'arrière-boutique était un petit théâtre magique, où les sacs de graines étaient comme de gros sabliers qui se vidaient et se remplissaient au rythme des cris d'oiseaux sautillant dans leurs petites cages de fer blanc.


Autour du carreau, il ne reste plus rien des auberges et des cafés qui foisonnaient au début du siècle; la célèbre auberge de la Boule d'Or a disparu, comme la Grenouille ou le bar des Marquises. Les badauds, avec leurs paniers remplis de victuailles, aiment se retrouver aujourd'hui pour boire un verre de vin, sur les tables-tonneaux du Baron Rouge; à l'intérieur, des toiles de jeunes peintres se mêlent aux pyramides des bouteilles.



Que ce soient les commerçants ou les habitants du quartier, les témoignages sont unanimes : le charme pittoresque du marché s'évanouit peu à peu et avec lui, toute une tranche de notre passé s'effondre. La clientèle a beaucoup diminué au profit d'autres marchés du XIIe arrondissement plus traditionnels et moins cosmopolites, elle devient irrégulière, anonyme, éloignée des préoccupations du quartier. Les affaires sont moins prospères. Les commerçants diversifient alors leurs activités et ferment pendant un ou deux jours pour s'installer ailleurs; or la fidélité des commerçants, comme d'ailleurs la clientèle, cimente un marché.

Tout l'équilibre de ce quartier repose sur les reins de ce marché, qui est en train de s'user. C'est à nous de lui redonner sa force et sa vigueur. Pour éviter qu'un jour la bête ne se meurt.

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