« L'enfant partit avec l'ange et le chien suivit derrière. » Le très-Bas, Christian Bobin
Il faisait très froid,
cet après-midi là.
Un petit brouillard venimeux avait mangé toute la lumière
et les rues s'étaient recroquevillées sur elles-mêmes.
J'avais bien deux ou trois courses à faire, mais je me sentais l'âme si lourde de froid que je les remettais à plus tard. Peut-être qu'en
achetant quelques roses, le parfum de ces petites étoiles colorées enivrerait
mon âme et la rendrait ainsi plus légère. Cela aussi, je le remettais à plus
tard.
Ma promenade m'avait incidemment menée aux portes du cimetière de Picpus. Petit cimetière
privé, niché discrètement dans les jardins du couvent des sœurs de Picpus. J'eus envie de me recueillir un instant dans cet antre funéraire
dont on sentait effectivement le charme à plein nez. J'allai donc dans la petite chapelle de la cour d'honneur.
Trois religieuses, semblables à de
légers papillons blancs et crémeux, priaient dans le silence.
Je marchais en direction de l'autel sur des fleurs de lumière que parsemaient quelques vitraux en forme de rosace. A cet
endroit, les murs étaient recouverts de plaque de marbre portant des
inscriptions en lettres rouges.
Et c'est
là que commence mon histoire...
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| Les ursulines, Jean-Paul Lemieux (1951) |
Du 26 Prairial au 9
Thermidor
« Ayant trempé son doigt dans le sang de Jésus
Écrivit avec lui sur le front du Maudit
La sentence d'une lamentation immortelle et infinie »
La Mort de Judas, Vincenzo Monti
1794. En pleine Terreur post-révolutionnaire,
il règne sur Paris une odeur de mort et de violence. Le bruit de la guillotine,
installée place de la Révolution, puis place de la Bastille, résonne dans les
ruelles tristes et étouffantes de Paris.
A la demande des citoyens qui se plaignent des salissures
causées par cet engin, la guillotine est à nouveau déplacée et installée sur la
place du Trône Renversé, à la porte de Paris.
Une fois installée, la machine du docteur Guillotin reprend
son odieux service. Du 14 juin au 27 juillet 1794, des charrettes de victimes
accusées d'avoir conspiré contre la Nation seront maltraitées, avilies, dépouillées
de leurs biens et de leur âme, puis exécutées.
Des Hommes de Dieu, Hommes de loi, Hommes de lettres, Hommes
du peuple, Hommes vivant de leurs biens, marchands de vin, mousquetaires,
grenadiers, carmélites, duchesses, greffiers, rentiers, commis, marchands de
sel, fils condamnés à la place du père
manquant...
Parmi ces hommes et ces femmes, le Prince Frédéric III de Salm Kyrburg, le poète André Chénier, le Général
Alexandre de Beauharnais, 5 membres de la famille De Noailles, le vicaire
Jean-Henri de Montesquiou, les carmélites de Compiègne conduite par Sœur
Lidoine et qui chantaient des cantiques le long du chemin qui les menait à la
Mort.
1306 victimes qui viendront nourrir le brasier flamboyant et
hideux de la Terreur; ces corps sans âme seront jetés dans les fosses creusées à
la hâte au fond du grand jardin du couvent des Chanoinesses de saint-Augustin, rue
de Picpus.
Ces religieuses avaient été chassées de leur couvent en 1792
par l'Etat qui, par la suite, avait loué le domaine à un particulier, le
citoyen Riédain. Celui-ci en avait transformé une partie en maison de santé-détention,
sorte de pension de famille devenue une prison réservée aux nobles accusés à
condition qu'ils puissent régler les lourdes mensualités qui leur étaient
demandées. Le Marquis de Sade et Romain de Sèze,
l'avocat de Louis XVI y séjournèrent.
Le citoyen Riédain, malgré
ses protestations, dû supporter ce charnier, punition du sort pour ses
agissements lucratifs et odieux. Le jardin, ainsi défiguré, devint le jardin de
la désolation.
Et c'est pourquoi le nom des victimes, leur âge, leur
profession et la date exacte de leur exécution sont gravés en lettres rouges
sur des plaques de marbre, à côté de la statue Notre-Dame de la Paix dans la
petite chapelle du couvent de Picpus.
1306 inscriptions tatouées en lettres de sang dans le cœur
de Paris murmurent leur souffrance éternelle dans le silence de la prière.
L'adoration perpétuelle
« Car ma cendre sera plus chaude que leur mort. » Anna de Noailles
En 1796, une princesse allemande rachète la partie du jardin
où se trouvent les fosses communes car son frère,
le prince de Salm, y est enterré. Cet endroit deviendra par la suite le cimetière de Picpus. Un mur fut construit pour protéger ce lieu du
reste du jardin.
Madame de La Fayette (née
Adrienne de Noailles), l'épouse du célèbre général français
qui joue un rôle important dans la guerre de l'indépendance
américaine, racheta en 1803 l'ancien couvent des Chanoinesses et son jardin. A
leur mort, monsieur et madame de La Fayette seront d'ailleurs enterrés dans ce
cimetière. Chaque année, l'ambassadeur des
Etats-Unis commémore l'anniversaire de l’indépendance
américaine par une cérémonie officielle au cimetière
de Picpus. Et le drapeau américain est
l'unique touche de couleur vive qui flotte dans ce champ aride de sépultures,
car aucune tombe ne peut être fleurie en mémoire de la souffrance des condamnés
de l'an II.
Au printemps, de l’autre côté du mur, le jardin du couvent
exhale de douces odeurs de miel et de roses.
En 1805, les religieuses des Sacrés-Cœurs et de l'Adoration Perpétuelle,
devenues sœurs de Picpus, s'installent dans ce couvent et jusqu'à aujourd'hui, offrent
leurs prières à ces victimes dont la dernière messe fut la Messe Rouge.
Aujourd'hui, seuls les descendants des 1306
victimes de 1794 ont le droit d'être inhumés dans le cimetière de
Picpus, qui jouxte les fosses. Ici, la pierre nue laisse le temps parler. Cette
sobriété dénudée et implacable nous réapprend l'humilité, sans laquelle la
beauté est invisible. Le secret de la vie se trouve dans le cœur de la mort.
Seule une petite grille de fer forgé sépare les caveaux
modernes du charnier sur lequel pleureront éternellement
de grands arbres.
Cimetière de Picpus : 35 rue de Picpus
75012 Paris



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