mercredi 12 février 2014

Le ventre de Paris

« Avec ces lèvres pincées des femmes qui calculent à un sou près le prix du dîner »
Le ventre de Paris. Émile Zola


Bernard Buffet. Le marché aux fleurs et le Palais de justice (1989)
Florent s’est enfui du bagne de Cayenne où il avait été déporté par erreur à la suite du coup d'État du 2 décembre 1851. En 1854, de retour à Paris, il cherche naturellement refuge chez son demi-frère, Quenu, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. Marié à la belle Lisa, Quenu est devenu charcutier et le couple mène avec leur fille Pauline, une vie paisible et honnête dans leur flamboyante charcuterie. Lisa gère leur vie en femme d’affaires intègre, fière et minutieuse. L’arrivée de Florent, idéaliste naïf et doux, vient dérégler le mécanisme de cette horloge si bien huilée. Cette histoire sert de trame au véritable sujet du livre : les Halles de Paris, semblable à une femme au corps voluptueux dont chaque repli recèle un parfum, une texture, un secret. « C’étaient les halles crevant dans leur ceinture de fonte trop étroite, et chauffant du trop-plein de leur indigestion du soir, le sommeil de la ville. Florent poussa violemment la fenêtre, laissa les Halles vautrées au fond de l’ombre, toutes nues, en sueur encore, dépoitraillées, montrant leur ventre ballonné et se soulageant sous les étoiles ».


Daphné Mercenier. Fleurs (2013)
Florent et son nouvel ami Claude Lantier, artiste-peintre, parcourent chaque jour les Halles. L’un pour s’approprier son nouveau territoire, l’autre pour croquer des scènes qu’il pourra peindre dans son œuvre toujours inachevée. À travers leur regard, les Halles apparaissent comme un vivier humain, où chaque être (et les femmes surtout) colore de manière unique ce tableau vivant : la Sariette, vendeuse de fruits « délicatement parés dans des paniers, qui ont des rondeurs de joues qui se cachent, des faces de belles enfants entrevues à demi sous un rideau de feuilles »; Cadine, une enfant qui a poussé entre les choux et les navets des Halles, vendeuse de bouquets « qui gardaient ses méchantes humeurs et ses attendrissements; il y en avait de hérissés, de terribles, qui ne décoléraient pas dans leur cornet chiffonné; il y en avait d’autres paisibles, amoureux, souriant au fond de leur collerette propre »; Mademoiselle Saget, une vieille dame seule à l’affût de la vie des autres pour oublier la sienne et dont « le chapeau noir apparaissait maintenant, à toute heure, dans tous les coins, au milieu de ce déchaînement. Sa petite face pâle semblait se multiplier ». C’est aussi la belle Normande, la poissonnière, amoureuse de Florent et fleuron des Halles, qui, avec « son chignon haut, tout garni de frisons, la chair blanche et délicate, montrait son nœud de dentelle, au milieu des tignasses crépues coiffées d’un foulard, des nez d’ivrognesses, des bouches insolemment fendues, des faces égueulées comme des pots cassés ». Les personnages foisonnent dans cet univers où fleurs adorables et poissons pestilentiels se côtoient.


Florent, qu’un emploi d’inspecteur au pavillon de la marée des Halles dégoûte, se réfugie dans la politique avec un petit groupe de causeurs. Ainsi, chaque soir, la confrérie se réunit au bistrot de Monsieur Lebigre pour refaire le monde et se donner l’illusion d’une vie pleine de sens. Ils fomentent un complot contre le régime impérial et ce qui n’était qu’une rêverie commence à prendre forme. Florent est à la tête de cette poignée de partisans, et rempli de l’espoir de vivre enfin ses rêves de révolutionnaire, il se prépare en vue de réaliser ce projet. Mais Florent dérange. Sa pâleur, sa maigreur, son érudition, sa candeur, sa bonté sont comme un caillou jeté dans une mare boueuse et stagnante; « les Gras, à table, les joues débordantes, chassant un Maigre qui a eu l’audace de s’introduire humblement, et qui ressemble à une quille au milieu d’un peuple de boules. Claude voyait là tout le drame humain. Il se mit à classer les hommes en Maigres et en Gras, en deux groupes hostiles, dont l’un dévore l’autre, s’arrondit le ventre et jouit ».
Georges De La Tour. Le tricheur à l’as de carreau (1636-1638)
Alors, Mademoiselle Saget, Lisa, Monsieur Lebigre, Logre, chacun leur tour, voyant leurs intérêts menacés par la présence de cet homme, dénoncèrent Florent au commissariat de police. Même la belle Normande ne le défendit pas. Seuls Claude, Quenu et Madame François, qui avait ramassé Florent mourant sur le pavé lors de son arrivée à Paris, eurent une pensée désolée lorsqu’il partit de nouveau pour le bagne.

Les Halles, ce sont ce ventre de métal qui digère sans répit l’abondance d’un Paris en pleine prospérité, dans la plus complète indifférence de l’âme humaine, sans égard à la fragilité ou à la bonté. Florent, tel un souffle d’air froid, s’est mêlé à l’haleine chaude de ce Gargantua qui l’a avalé sans laisser de miettes, dérangé seulement par l’incongruité de ce personnage chétif au milieu de cette marée de chair.


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