jeudi 12 juillet 2012

Le joueurs d'échecs


« Si des figures humaines paraissaient dans mes rêves, elles se mouvaient à la manière de la tour, du cavalier, du fou »
Le joueur d’échecs, 
Stefan Zweig


Elke Rehder - Le joueur d'échecs (gravure)
Le joueur d’échecs est une nouvelle écrite par Stefan Zweig peu de temps avant son suicide en 1942.

Un inconnu s’immisce dans une partie d’échecs que plusieurs voyageurs, embarqués sur un paquebot à destination de l’Argentine, livrent péniblement contre le champion mondial des échecs, Czentovic. Les conseils remarquables de l’inconnu attirent l’attention du narrateur qui, une fois la partie terminée, part à sa rencontre faire sa connaissance.

Et le récit commence. Cet inconnu nous raconte comment, à la suite d’une arrestation par la Gestapo pendant la seconde guerre mondiale, il fut enfermé pendant des mois dans une chambre d’hôtel sans autre distraction que lui-même. Il parvient à dérober à l’un de ses interrogateurs, un petit livre sur les échecs dont il apprend toutes les parties. Il les ressasse jusqu’à ce que les pièces de l’échiquier, devenues ses amies, deviennent ses bourreaux.

Écœuré, il abandonne alors le livre pour jouer une nouvelle partie d’échecs dans laquelle il est à la fois le blanc et le noir, le vainqueur et le perdant, celui qui joue et celui qui attend. Sur l’échiquier imaginaire de son esprit, il se met à jouer des parties d’échecs contre lui-même, dans un élan aussi absurde que s’il voulait marcher sur son ombre. Il sombre ainsi dans la folie que la structure du roman exacerbe, avec ses deux récits enchâssés l’un dans l’autre, un lieu clos dont on ne peut sortir, la froideur agaçante de Czentovic, la fièvre du héros qui subrepticement le regagne peu à peu.

Le cri - Edvard Munch
La folie n’est qu’effleurée dans cette nouvelle, on en ressent le parfum sans en subir la morsure. Elle est prétexte à une poésie faite d’images insolites et magnifiques à la manière de W. Blake, H. Bosch ou plus tard, H. Hesse. L’échiquier devient le périmètre d’une vie absurde qui s’étouffe comme un feu sans air; le cavalier, la tour, la dame et le roi sont les élégants personnages vides qui peuplent cette existence décharnée et pourtant acharnée à survivre. 

Cette nouvelle me plonge dans une étrange délectation chaque fois. Des souvenirs enfouis dans mon âme vibrent alors, les leçons récitées jusqu’à l’écœurement, les heures d’étude qui se fondent dans le petit matin froid, la lumière de cette lampe de bureau trop filiforme pour mon esprit romantique, ma petite chambre blanche, au tabouret vert, jolie cellule dont je ne sortais jamais. Et la peur.

J’ignorais que je n’avais pas oublié…

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