samedi 12 avril 2014

Anna Karénine

« Le bal venait de commencer lorsque Kitty et sa mère gravirent le grand escalier inondé de lumières, bordé de plantes vertes et de valets poudrés, en habit rouge. »
Anna Karénine, Léon Tolstoï

Picasso. Jacqueline aux fleurs (1954)
Cela fait quelques mois que j’ai terminé la lecture de ce roman écrit par Tolstoï entre 1870 et 1874. Et le souvenir d’Anna ne cesse de me poursuivre. Son romantisme passionné, sa beauté naturelle et élégante, son intelligence pétillante, sa sensibilité toute féminine sculptent un personnage mystérieux et séduisant. Elle éclabousse de lumière tous ceux qui la rencontrent. Mais l’ombre est la sœur de la lumière. Et plus la lumière est vive, plus l’ombre est obscure.

Anna est mariée au prince Alexis Karénine, un politicien influent de St Petersbourg, dont elle a un enfant, Serge. Alors qu’elle se rend chez son frère, à Moscou, elle croise en descendant du train le comte Vronski. Ils tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Son audace, sa passion et son appétit de vivre pousseront Anna à quitter son mari pour partir vivre avec le comte et bientôt, leur petite fille.

Daphné Mercenier. Crucifixion (1990)
La souffrance d’Anna est aussi violente que l’est son désir d’être heureuse, d’avoir plus, d’avoir mieux. Une Antigone russe qui refuse de ronger avec ses dents des petits os de bonheur, qui veut tout, tout de suite, ou jamais. Le comte Vronski lui aura donné son amour, sa vie, sa carrière militaire prometteuse; mais ce n’est pas encore assez pour Anna qui le veut pour elle seule : « Pourvu qu’il soit ici, tout m’est égal. Quand il est là, il ne peut pas, il n’ose pas ne pas m’aimer ».

Si Anna avait osé s’abandonner au bonheur, il lui aurait suffi d’un geste pour le cueillir. Mais rongée par le remords et par la honte d’avoir abandonné son fils, d’avoir trahi son mari, Anna se bat contre elle-même. À cette pulsion de vie qui la pousse vers Vronski, s’opposent ses convictions morales qui la jettent vers le malheur, déchiquetant son cœur un peu plus chaque jour. Anna s’enferme dans ses pensées et son univers se referme sur l’étroitesse de sa douleur. « Vronskï la regarda comme l’homme qui regarde la fleur qu’il a arrachée. Dans cette fleur flétrie, il a peine à reconnaître la beauté à cause de laquelle il l’a cueillie et fait périr ». Rongée par la folie, Anna s’élance sous la roue d’un train, dans une gare, lieu même où elle avait rencontré la vie quelques années auparavant. Et sa robe légère se souleva comme un nuage.


Anna était une étoile scintillante dans le ciel taciturne des médiocrités humaines. Mais elle n’a cependant pas su attiser le feu ardent qui la faisait briller. Et ce feu, faute d’un espace pour respirer et s’envoler, l’a consumée jusqu’à la mort. L'introspection morbide et douloureuse, loin de nous conduire à nous-même, nous en éloigne. Elle étouffe ce que nous avons de plus tendre et de plus délicat, notre cœur et notre amour, qui se nourrissent d'espace et de liberté. S'abandonner à la vie, son incertitude, son ampleur ou se réfugier dans notre monde balisé et connu, tel est le choix...

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